LES COOPÉRATEURS DU DESSEIN DE SALUT DE DIEU
Ap 12, 7-12 a ; Jn 1, 47-51
SS. Michel, Gabriel et Raphaël - (29 septembre 2008)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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rères et sœurs, il faut pratiquement attendre la fin du dix-huitième et le début du dix-neuvième siècle pour que nous vivions dans une société qui ne croit plus aux anges. De fait, même de très grands physiciens et astrophysiciens du dix-septième siècle croyaient dur comme fer à l'existence des anges. Dans l'humanité, pas seulement à cause de la révélation judéo-chrétienne, mais simplement dans le monde païen, on a toujours cru qu'il y avait des puissances spirituelles qu'on n'appelait peut-être pas des anges, nous verrons pourquoi après, mais qui étaient d'autres créatures spirituelles que les hommes, plus perfectionnées que les hommes, et qui étaient au service du monde divin et même peut-être du monde tout court.
Cependant, les deux traditions, la tradition païenne et la tradition judéo-chrétienne ont des aspirations très différentes. Je crois que toute la théologie chrétienne a essayé de tirer le meilleur parti de la tradition païenne sans jamais rien quitter de la tradition judéo-chrétienne biblique dans laquelle elle était enracinée.
Chez les païens, que ce soit Platon ou Aristote, les anges, ou l'équivalent, étaient pensés sur le mode de la sous-traitance dans les entreprises modernes. Le monde était un immense fatras très compliqué, avec beaucoup de choses qui ne marchaient pas et Dieu avait autre chose à faire que de s'occuper du monde, et donc, il sous-traitait l'intendance et la gestion à un certain nombre de puissances spirituelles qui étaient chargées de mettre un peu d'ordre là-dedans. C'est dire que le rôle des anges ou des puissances n'était pas tellement attirant. Bien sûr, ils faisaient partie du monde céleste, mais ils s'occupaient généralement de choses inférieures dont le Dieu suprême n'avait pas à s'occuper. Par conséquent, il y avait bien un travail des anges, une mission de ces puissances, mais la plupart du temps cela se passait dans une certaine anarchie. J'ose dire que dans cette entreprise de style platonicien, ou des païens en général, il n'y avait pas mal d'anges ou de puissances célestes qui éteint de véritables meneurs cégétistes, qui faisaient tout pour que la boutique ne marche pas, pour déclencher des grèves, et pour semer la zizanie au sein du système cosmique. Ces anges qui étaient chargés de semer la pagaille s'appelaient précisément des démons. Ces démons étaient des personnalités spirituelles célestes, qui avaient un corps céleste parce qu'on les imaginait de cette manière, mais qui, en général, s'arrangeaient pour se tailler une petite part de pouvoir dans un monde en gênant tout le monde, et faisant que finalement, à tout moment, ce pauvre monde, surtout le monde des hommes, était livré à leur pouvoir et à leurs menées anarchisantes. Dans les écrits de saint Paul, quand il parle des anges, il en parle en termes de meneurs politiques, ce sont des Puissances et des Dominations, qui à tout moment sont capables de perturber le bon ordre de la création.
Toujours est-il que l'on ne peut parler dans le cas des anges, d'une sorte de soutien ou d'adhésion inconditionnelle à un plan prévu ou voulu par le Dieu suprême. Chacun tire la couverture à soi, chacun gère la petite part de pouvoir et de propriété qui lui a été impartie, et comme cela, le monde tourne cahin-caha, tant bien que mal.
Ce qui a complètement bouleversé les choses dans l'intuition de la tradition biblique, c'est qu'au lieu d'être simplement des sous-traitants, les anges sont conçus ici comme des coopérateurs de Dieu. C'est tout autre chose. Les anges dans la tradition biblique, quels que soient leurs noms, leurs fonctions, leurs interventions, ont essentiellement comme mission d'une part de connaître le plan de Dieu, c'est ce qu'on appelle contempler la face de Dieu, et normalement, d'y adhérer. Là aussi, il y a eu quelques meneurs qui ont semé la pagaille et qui ont désobéi, mais après, ils sont en-dehors du plan de Dieu, ils n'ont plus d'intervention immédiate sur le plan, sinon pour faire un peu comme les anges païens, un peu de panique çà et là. Mais par leur désobéissance du début, ce que l'on appelle le péché de l'ange, ils ont comme désamorcé leur pouvoir sur la création. Même si on dit parfois que la création a été livrée au pouvoir de Satan, ce pouvoir, il ne faut jamais l'oublier, est une usurpation. C'est un pouvoir usurpé, il n'est pas un vrai pouvoir. Pas plus le démon que tous ses suppôts n'ont un pouvoir réel sur l'homme, ils ont un pouvoir usurpé, ils s'imposent en jetant de la poudre aux yeux et en bluffant. Le pouvoir des démons pour les chrétiens, à la différence des démons païens, c'est qu'ils n'ont aucun pouvoir, ils ne font que bluffer ! Comme tout bluff, cela peut avoir d'énormes conséquences, mais en attendant, c'est désamorcé à la base.
En revanche, les anges qui dès le début ont adhéré au plan de Dieu, et c'est pour cela que dans l'acte créateur ils ont dit oui au plan de Dieu, à partir de ce moment-là ils ont non seulement adhéré à Dieu, mais à tout ce que Dieu veut. Dans la tradition biblique tous les grands événements marquants, dans lesquels on veut dire précisément que c'est le destin de la création tout entière qui est engagé, à ce moment-là il y a non seulement des hommes qui sont sollicités et qui répondent au dessein de Dieu, mais ils sont généralement ou seconds, ou aidés, ou éclairés, ou accompagnés par des anges. Israël a toujours compris par exemple pendant sa marche au désert, qu'il était comme environné par des anges. Il a toujours compris la Loi comme une réalité donnée par des anges, et nous en avons encore la tradition dans saint Paul : la Loi est donnée par le ministère des anges. Dans le Nouveau Testament, tous les grands épisodes témoignent de la présence angélique depuis les premiers événements dans les récits de l'enfance du Christ jusqu'à sa résurrection. Le monde angélique est là à la fois pour adhérer au plan de Dieu, pour y participer, pour mettre la main à la pâte, et pour conduite et éclairer l'esprit des hommes dans le sens de ce plan.
A partir de là, c'est tout autre chose. Dans la perspective des platoniciens, des grecs, l'ange est une sorte de sous-produit divin qui fait ce qu'il peut, et généralement il ne le fait pas très bien. Tandis que dans la perspective biblique, l'ange est vraiment un fils de Dieu, comme on le dit dans le psaume 81, et comme fils il adhère au plan et au dessein du Père de famille. L'ange adhère totalement à l'économie divine du salut. Les théologiens du Moyen-Age ont essayé d'arranger les deux perspectives, on a fait des anges qui dirigent les astres, on n'a pas voulu perdre les acquits de la cosmologie et de la compréhension du monde des anciens. Mais le vrai problème des anges, c'est ce que le chapitre de la Somme théologique de saint Thomas sur le péché des anges, explique ce que c'est qu'un péché à l'état pur, ce que cela veut dire de ne pas adhérer au dessein divin. On comprend alors bien mieux ce qu'est l'ange. C'est cette créature spirituelle qui n'est faite que pour entrer dans le plan de Dieu, et qui au moment même où elle est créée, ouverte à la présence absolue de Dieu, qui lui demande non seulement de vivre pour lui, mais de vivre pour son plan qu'il veut réaliser à travers l'humanité et dans l'histoire du salut, l'ange est sollicité radicalement par un oui pour adhérer à ce plan.
Je crois que c'est pour cela que les anges sont toujours considéré comme nos frères aînés, parce que même s'ils ont une indubitable supériorité dans leur être par rapport à nous, ils ont une vue meilleur que nous, ils n'ont pas besoin de lunettes, ils sont extraordinairement perspicaces et rapides, c'est pour cela qu'on les représente avec des ailes, ils ont une sorte d'omniprésence les uns avec les autres, ils ont un mode de dialogue les uns avec les autres qui est beaucoup plus profond que celui que nous pouvons imaginer. Leur capacité de relation personnelle est beaucoup plus étendue que chez nous d'où un certain danger. Et en même temps, ils sont exactement nos frères, parce qu'ils participent dans le même dessein de Dieu à la même réalisation et au même but.
C'est pour cela qu'on peut les prier et avoir confiance en eux. C'est pour cela que la tradition chrétienne a toujours tenu énormément à la présence, à l'action des anges. C'est pour cela aussi qu'aujourd'hui encore, quand on commence l'eucharistie, on commence par le chant des anges : le Sanctus, c'est le chant des anges dans Isaïe (Isaïe 6). On ne peut pas commencer la messe sans chanter comme les anges. C'est aussi pour cette raison que le chant a une certaine importance pendant l'eucharistie, n'en déplaise à certains ! C'est précisément pour dire qu'à ce moment-là, c'est la présence totale de l'univers invisible coopérant et participant à l'activité du sacrement qui est dans ce cas précis, l'eucharistie, et qui signifie que les anges ne sont jamais en-dehors du coup de chacune des actions que Dieu veut pour rassembler son peuple et réaliser son dessein.
Nous devons avoir dans notre prière comme une sorte de dimension permanente, pas seulement le jour de la saint Michel, une sorte d'éveil de notre cœur à la présence de ces grands frères que sont les anges et qui sont les coopérateurs du dessein divin.
AMEN