LES ANGES DANS LA TRADITION CATHOLIQUE
Ap 12, 7-12 a ; Jn 1, 47-51
SS. Michel, Gabriel et Raphaël - (29 septembre 1989)
Homélie du Frère Michel MORIN
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a tradition catholique concernant les anges présente un anachronisme que l'on peut situer entre ce qui est dit des anges dans la révélation biblique et ce que l'Église, dans son magistère, dira de ces mêmes anges.
Dans la Tradition biblique, et c'est ce à quoi nous sommes le plus familiers, les anges, nous les connaissons parce que, selon l'étymologie de leurs noms, ils sont "envoyés aux hommes". Nous ne savons pas qui ils sont dans leur nature spirituelle, nous savons simplement qu'ils sont "envoyés". La racine du mot ange est d'ailleurs la même que celle du mot évangile, l'ambassade, le message envoyé. Et dans l'ancien comme dans le nouveau Testament, les anges ont ainsi un ministère extrêmement proche des hommes, voire sensible à eux. C'est le cas, de façon plus typique, pour Raphaël dans l'histoire merveilleuse de Tobie, et plus encore pour Gabriel qui est intervenu soit dans l'Ancien Testament auprès du prophète Daniel, mais plus encore de façon merveilleuse auprès de la vierge Marie. Et l'on pourrait ainsi relire toute l'histoire biblique en prenant une connaissance extrêmement simple, extrêmement familière de ces "envoyés" spirituels de Dieu auprès de nous.
La mission des anges est toujours une mission en vue du salut du Christ, en vue du mystère de l'Incarnation-Rédemption, en vue de l'appel que Dieu lance incessamment aux hommes sur leur vie terrestre pour qu'ils puissent accueillir son salut. C'est d'ailleurs ce que nous signifie la parole de Jésus dans cet évangile : "Vous verrez les anges de Dieu monter et descendre au-dessus du Fils de l'Homme !" ce qui veut bien dire que le Fils de l'Homme est le centre, la raison, le motif de ce va-et-vient incessant des anges entre Dieu et nous.
C'est ce que nous célébrons de façon plus spéciale aujourd'hui à travers ces trois archanges que Dieu a envoyés sous une forme ou sous une autre, peu importe, auprès des hommes, soit pour les préparer au salut, soit pour leur annoncer le salut, soit pour être avec eux pour le recueillir dans cette manifestation de l'amour de Dieu qui est victorieux de tout mal et de toute mort. Cela c'est le premier aspect, celui de la révélation.
Or lorsqu'on lit de façon extrêmement rapide les textes les plus importants du magistère de l'Église sur ces fameux anges, il est habituellement très peu question de cette mission qui leur a été confise et qui nous est manifestée dans l'Ancien Testament. Dans l'Église, et dès le premier grand concile de Nicée en 325, et l'on retrouve cela au quatrième concile du Latran en 1215, puis encore dans l'avant-dernier concile en 1870, (dans le dernier je n'ai pas vérifié, mais ce doit être vrai), les anges ne sont pas tellement considérés comme missionnaires auprès des hommes. Et cela est très intéressant parce que l'Église les situe toujours dans l'œuvre créationnelle de Dieu, beaucoup plus que dans l'œuvre de l'annonce de la bonne nouvelle aux hommes.
C'est pour cela d'ailleurs que, chaque dimanche, nous proclamons dans le Credo, cet article de foi qui a été élaboré et proclamé au Concile de Nicée : "Je crois en Dieu Père créateur du ciel et de la terre, du monde visible et invisible." Voilà, dans la foi, les anges sont situés par l'Église au moment de la Création, comme étant un élément spécifique, réel, total, de l'œuvre créatrice de Dieu. Alors quand nous constatons que cela revient à différentes époques, il faut se demander pourquoi, dans le magistère de l'Église, dans la proclamation de la foi de l'Église, les anges ont été situés dans l'orchestration de la Création beaucoup plus que dans leur mission spécifique.
La raison est double et nous propose une double leçon. Lorsque l'Église affirme : "Je crois dans le monde visible et invisible", elle veut dire que, dans la foi, on ne peut pas se contenter de croire uniquement à la création par Dieu du monde matériel, de notre cosmos, de notre terre, de cette terre que nous exploitons et utilisons, et pas même de croire que la création de Dieu s'arrête à l'exiguïté de la création humaine, elle-même d'ailleurs composée mystérieusement mais réellement d'un principe matériel, son corps, et d'un principe spirituel, son âme. L'Église affirme qu'il y a un monde créé qui est celui des anges, qui est celui du monde invisible, qui est celui du ciel. Et que ce monde est un monde extraordinaire, que nous ne pouvons pas mesurer, que nous ne connaissons pas par notre raison, mais que, dans la foi, nous pouvons atteindre, parce que c'est l'abondance de la beauté de Dieu, de la grandeur de Dieu, de l'amour de Dieu qui est sans cesse célébrée, sans cesse louée, sans cesse magnifiée par ce monde angélique qui n'a rien à voir avec notre monde circonscrit dans les réalités du temps et de l'espace. Cette conviction de l'Église nous ouvre donc à une vision spirituelle de la création. En tant que chrétien, on ne peut pas uniquement vivre, réfléchir et agir à l'intérieur du monde exigu, matériel de la création cosmique, aussi loin qu'en soient les limites ou la connaissance ou la recherche ou l'investigation de l'intelligence humaine.
C'est la première chose, et ceci l'Église l'a affirmé contre tous les matérialismes qui, depuis le début de l'Église, ne cessent de venir contrecarrer, de venir imprégner, de venir combattre l'essentiel de la foi chrétienne qui est que ce monde invisible des anges, des archanges, des principautés, des trônes et de tous ces noms qu'on leur donne, existe vraiment. Le premier souci de l'Église, en affirmant l'existence du monde angélique, c'est de contrecarrer une sorte de vision matérielle trop cosmique de la foi chrétienne. C'est le premier point.
Le second, c'est que ce monde angélique, ce monde merveilleux, n'est pas du tout fait comme une réalité superfétatoire, adventice qui viendrait, parce que ce pauvre monde matériel et humain étant si difficile à vivre, pour nous donner une occasion de fuir, dans je ne sais quelle métaphore où nous pourrions nous baigner dans l'imaginaire dans l'extraordinaire, dans l'impossible, dans toutes sortes de rêvasseries spirituelles qui nous consoleraient de l'existence pénible liée au monde visible. Non, et pourtant l'imaginaire chrétien s'est bien souvent engouffré dans cette vision tout à fait métaphorique, imaginaire du monde des anges et il s'y est d'ailleurs souvent trompe. Non, s'il y a un monde angélique, ce n'est pas parce que, à côté de lui ou en dehors de lui, il y a un monde matériel.
L'évangile nous fait bien comprendre qu'il n'y a pas deux mondes, il n'y a pas deux créations, celle des anges au ciel et celle des hommes sur la terre. Pour Dieu, il y a une seule vision, parce qu'il n'y a qu'un seul amour, parce qu'il n'y a qu'un seul débordement d'amour, parce qu'il n'y a qu'un seul salut. Et ce monde des anges et notre monde ne sont pas deux mondes, ils sont distincts, oui, mais pas séparés ni à plus forte raison opposés. Et quand on dit dans l'évangile, et Jésus Lui-même le souligne que "les anges montent et descendent au-dessus du Fils de l'Homme", montent et descendent de la terre, cela veut dire qu'il y a une unité profonde entre le monde du ciel et le monde, de ces esprits angéliques et le monde de la terre. Nous ne sommes pas deux mondes. Il n'y a qu'un seul monde, un monde à la fois matériel, humain, que nous saisissons parce que c'est le nôtre, mais qui est enveloppé par un monde angélique qui, au fond, lui donne sa véritable signification de ne pas être uniquement déterminé par l'espace ou par le temps. Ce monde angélique est profondément vivant avec nous. Et nous sommes vivants avec lui. Et l'unité de ces deux mondes, c'est toujours le Fils de l'Homme autour duquel montent et descendent, du ciel et de la terre, ce va-et-vient, ce mouvement de gloire et d'annonce que vivent les anges pour nous. Et ici, et c'est un point encore plus important que ce que je viens de dire, l'Église quand elle proclame cela, veut dire que le chrétien ne peut pas avoir une vision dualiste de la création. Il n'y a pas d'un côté un principe spirituel, de l'autre côte un principe matériel, les deux essayant si ce n'est de vivre en symbiose, en tout cas de se retrouver au mieux. Non, il y a un monde unifié. Qu'il soit de la terre ou qu'il soit du ciel, il est unifié. Il n'y a pas d'un coté la matière et de l'autre côté l'esprit. Au regard de Dieu, dans toute la puissance de sa création, il y a de différentes façons, incarnation de son amour, incarnation de sa vie, don de son salut.
Et aujourd'hui, le fait de proclamer et de croire dans ce monde angélique, ce n'est pas une sorte de fuite. C'est une profession de foi que le monde est un, que le monde est profondément unifiÉ, que nous ne pouvons pas opposer deux principes. Ceci est aussi très important. Si dans son magistère, avec importance et permanence, l'Église a proclamé ce monde invisible, c'est pour nous faire croire que ce monde invisible est vraiment réel et nous empêcher de tomber dans ce qui est la source de la plupart des hérésies, un matérialisme dualiste, de séparation et d'opposition. Et de cela notre époque contemporaine est extrêmement friande car, et cela m'est arrivé encore hier, on reçoit souvent des gens qui croient en toutes choses possibles et imaginables, sauf au monde angélique, des chrétiens j'entends. Ils ne croient plus aux anges ni au monde angélique, mais alors ils se mettent à s'imaginer, à construire des visions du monde qu'ils vont chercher chez les hindous ou autres, d'un monde mystérieux. Cela est une attitude contraire à la foi car la foi nous donne d'être inclus et de croire et de vivre dans une vision unifiée du monde. Cette vision est unifiée même si les différentes créatures sont humaines ou purement spirituelles. Cet anachronisme que j'évoquais, ne le prenons pas comme deux fois différentes ou comme si l'Église s'était trompée dans la révélation. Non, elle a vraiment proclamé ce mystère du monde angélique, mais pour proclamer sa foi en un autre monde, qui existe, qui nous est profondément mystérieux. Nous existons d'abord parce que lui existe et en définitive notre existence est destinée à le rejoindre un jour, car c'est dans la communion des anges et des archanges que nous entrerons par notre mort pour pouvoir éternellement louer Dieu et lui rendre grâces pour tout ce qu'Il a fait pour nous.
Le monde des anges c'est notre destinée et donc il existe encore plus que notre monde humain qui n'est que provisoire qui n'est que le chemin où nous devons vivre d'une manière spirituelle les choses les plus charnelles.
AMEN