APPROCHER LA PRÉSENCE
Ap 12, 7-12 a ; Jn 1, 47-51
SS. Michel, Gabriel et Raphaël - (29 septembre 1988)
Homélie du Frère Michel MORIN
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i je vous demandais si vous avez rencontré quelque ange dans votre vie, vous me répondriez "Non, bien sûr !" Ce n'est pas du tout mon cas. J'en ai rencontré très souvent et je suis sûr que, vous aussi, vous les avez rencontrés.
On peut rencontrer les anges ou les archanges en trois lieux. Le premier lieu c'est la terre. Les anges habitent notre terre, ils s'envolent sur les chapiteaux d'Autun, ils sourient sur la cathédrale de Reims, ils sont l'ange du méridien de l'orientation sur Notre Dame de Chartres, et ainsi de suite. Je dois dire qu'en France, ils sont assez dispersés donc il faut beaucoup voyager pour les rencontrer.
Il y a un autre lieu dans le monde où il suffit de sortir dehors pour en rencontrer des foules, c'est la ville de Rome. Quoi que vous fassiez dans la ville de Rome, vous rencontrerez toujours quelque ange par-ci par-là. Traversez le pont San Angelo et vous serez entouré d'une rangée d'anges aux allures berniniennes qui portent chacun un instrument de la Passion. Si vous allez sur les collines romaines, vous trouverez à votre horizon l'allure un peu cavalière, voire militaire, de saint Michel qui trône sur le château qui porte son nom. Si vous rentrez humblement à saint Pierre, vous serez accueillis par quelques anges qui vous présenteront le bénitier. Dans quelque église que vous entriez, vous les verrez dans leur élan, dans leur mouvement, entourant les chœurs, les retables, les gloires comme si Dieu avait créé les anges pour l'art baroque, cela leur va très bien. Et nous pourrions continuer. Ils ont remplacé les statues des déesses ou des divinités dans les temples dont les chrétiens ont fait des églises. Et dans quelques parcs, ils sont encore là à veiller sur vous ou à regarder vers le ciel.
Evidemment, vous allez me dire : ce sont des anges un peu particuliers car ils n'ont d'éternité que leur sourire ou leur mouvement figé dans la pierre." Mais cela signifie quand même que, dans une ville on ne peut plus païenne que celle de Rome, c'est une cité encore habitée par les anges. Quittons la terre, et regardons vers le ciel. Dans un de ses romans Fernand Crommelynck écrit : "Les hommes lèvent les yeux et disent : le ciel est pur, alors qu'ils regardent, sans le voir, un immense peuple d'anges bleus." Et ceci est extrêmement intéressant.
En définitive, je crois que les anges sont profondément présents à notre vie comme la statuaire ou la peinture le signifient, mais justement qu'ils sont faits pour ne pas être vus. Ils sont faits pour être la transparence parfaite, ils sont faits pour être l'invisibilité parfaite. Et c'est grâce à leur caractère invisible et transparent qu'ils sont, sur notre terre ou dans nos yeux, les anges de Dieu. Pourquoi ? Et bien le texte de l'évangile que nous venons de lire à propos de la promesse que Jésus fait à ses apôtres "Vous verrez le ciel ouvert et les anges de Dieu monter et descendre au-dessus du Fils de l'Homme ! ce texte nous renvoie à un autre épisode de la révélation, le songe de Jacob. "Jacob eut un songe. Une échelle était dressée sur la terre avec son sommet dans le ciel. Et les anges de Dieu montaient et descendaient ! Et voilà que le Seigneur se tint devant Jacob et dit : "Je suis le Seigneur, le Dieu de ton ancêtre Abraham et de ton père Isaac." Les anges sont donnés comme des personnages réels, extrêmement proches de nous mais qui n'ont pas d'autre mission que de nous faire sentir, que de nous faire voir, que de nous faire approcher la présence dont ils sont remplis, c'est-à-dire Dieu Lui-même.
Quand un ange passe, on ne le voit pas, mais on sait que le Seigneur se tient là. Quand Tobie se promène avec Raphaël, il ne sait pas que c'est un ange. Il ne voit pas d'ange mais la présence de Dieu qui guérit est là. Lorsque la vierge Marie accueille Gabriel, elle ne voit pas d'ange, (il est par définition invisible), mais elle reçoit, au plus profond d'elle-même le message dont l'ange est porteur et il n'y a que cela qui devient perceptible, audible : "Tu enfanteras un fils qui sera le Messie !" Les anges sont tellement remplis de la présence de Dieu que lorsqu'ils sont là, on ne les voit plus mais on sent la présence de Dieu. Comme messagers, les anges sont tellement remplis du message qu'ils doivent porter, et le message est si beau, si fort et si grand que le messager disparaît. La présence de Dieu habite totalement l'ange et c'est cela qui nous est d'abord envoyé. C'est pour cela que les anges sont d'une humilité parfaite, car ils disparaissent toujours devant le message, devant le visage, devant la présence de celui qui les remplit et pour qui ils sont envoyés en mission.
Il y a une troisième présence de l'ange. C'est le poète Jean Cocteau qui nous l'indique. Écoutez ! car vous ne la soupçonnez pas. "Nous abritons chacun un ange que nous choquons sans cesse. Nous devons être les gardiens de cet ange. Nous abritons la présence de Dieu ! " Que nous choquons sans cesse par notre péché. Nous devons être les gardiens de cet ange de la présence de Dieu. Nous ne sentons pas l'ange, nous ne le voyons pas. Il est indescriptible mais il nous permet de croire à la présence qui le remplit. Il nous permet de croire à la guérison qu'il est venu apporter à Tobie. Il nous permet de croire et de vivre le salut annoncé à la Vierge et la victoire sur les forces du mal proclamée par l'archange saint Michel.
Oui, non seulement notre terre artistique, non seulement notre ciel et notre regard sont peuplés d'anges, mais chacun d'entre nous cache en lui la présence angélique qui lui permet d'être immédiatement en présence de Dieu. Au fond, si vous fermez les yeux, comme dans le songe de Jacob, vous verrez les anges monter et descendre, mais surtout vous verrez le Seigneur qui se tient là devant vous.
Et ceci me fait conclure de la façon suivante. J'ai envie de vous souhaiter à tous une bonne fête, au moins pour l'ange que vous abritez. Et je ferai aussi cette prière : que nous puissions vivre, un petit peu plus à la manière des anges, c'est-à-dire en ayant le souci et la joie permanente de laisser passer aux autres, non pas ce que nous sommes, mais ce qui nous remplit, non pas nos messages humains mais ce qui nous fait vivre et que nous avons reçu des anges, le message de Dieu, non pas d'abord notre présence, notre pauvre présence, mais, à travers nous, la présence de Dieu et cela de façon de plus en plus transparente, de façon de plus en plus visible pour nos frères c'est-à-dire en nous rendant nous-mêmes de plus en plus invisibles. C'est cela peut-être en définitive que les archanges que nous fêtons nous demandent de vivre pour vraiment les célébrer, de vivre un petit peu à la manière dont ils vivent : se tenir dans la louange incessante et devant la Face de Dieu pour que ce que nous avons à apporter à nos frères ce soit cela d'abord et uniquement.
AMEN