SAINTS MICHEL, GABRIEL ET RAPHAËL

Ap 12, 7-12 a ; Jn 1, 47-51
SS. Michel, Gabriel et Raphaël - (29 septembre 1983)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Molhain : Détail des stalles 

E

n vérité, tu verras les cieux ouverts et les Anges monter et descendre au-dessus de Fils de l'Homme." Frères et sœurs, et vous les proches, les parents, la famille de Marie quand nous célébrons la mort de quelqu'un qui nous est cher, cette mort qui est entrée dans la vie, il faut que, nous aussi, nous voyions "les cieux ouverts", que nous voyions celui ou celle qui nous est chère, emportée avec les anges qui montent, au-dessus du Fils de l'Homme, jusque dans la gloire de Dieu.

       Quand nous avons parlé ensemble, nous avons dit que c'était une grande grâce, une chose très merveilleuse que d'enterrer celle qu'on aime, un jour de la fête des anges. Je crois en effet, qu'entre les anges et ceux que nous aimons et qui nous quittent, il y a une grande connivence, une grande intimité. Je ne veux pas simplement dire, comme on le dit trop souvent et un peu trop facilement à propos d'enfants qui meurent qu'ils sont devenus des petits anges. Non, les hommes restent des hommes et gardent leur nature dans l'éternité du bonheur de Dieu. Mais, il y a, Jésus Lui-même nous l'a dit, un mode de vie, une manière de se comporter qui est celle des anges : c'est celui auquel seront appelés chacun d'entre nous quand nous quitterons cette terre pour entrer dans le monde véritable, le monde de Dieu. "Dans le ciel, il n'y a plus ni homme ni femme" il n'y aura plus ni femme ni mari car nous vivrons tous à la manière des anges. Essayons de voir de plus près ce que la méditation du mystère de ces frères aînés peut apporter à notre intimité avec celle qui vient de nous quitter, et pour vous tous, frères, avec ceux qui vous sont chers et qui, déjà, vous précèdent dans le royaume de cieux.

       Des anges, nous ne savons pas grand-chose et pourtant ce que nous savons nous est infiniment précieux. La première chose c'est précisément qu'ils nous échappent totalement et que, d'aucune manière, nous ne pouvons avoir prise sur eux. Les anges, c'est cette partie de la création de Dieu qui échappe à nos investigations, à nos raisonnements, à nos calculs, à nos mesures. Les anges, c'est ce qui ne tombe pas sous la main de l'homme. Les anges c'est cette dimension inimaginable de la création de Dieu qui est beaucoup plus vaste, beaucoup plus belle, beaucoup plus pleine que ce que nous pouvons en connaître et qui est pourtant déjà tellement beau et tellement merveilleux. Oui, à côté de ce monde qui nous est familier et qui déjà touche si profondément notre cœur, il y a les dimensions inconnues, innombrables, mystérieuses de cet univers sans limite, que peuplent, que sont les anges. De la même manière quand quelqu'un avec qui nous avons partagé jour après jour les choses quotidiennes de la vie, quelqu'un que nous avons aimé, bien souvent sans parole, sans qu'il soit nécessaire de le dire, cela fait partie de la nature des choses, quelqu'un avec qui nous avons partagé beaucoup de joies, beaucoup d'épreuves aussi, quand quelqu'un ainsi nous quitte, il cesse pour ainsi dire de nous appartenir. Nous ne pouvons plus mettre la main sur cet être. Car c'est toujours une tentation, même dans les affections les plus profondes, de posséder un peu l'être aimé, d'en faire quelque chose à nous, qui nous appartient, que nous accaparons un petit peu.

       Pourtant, tout être, dans son mystère profond échappe à nos prises et ce qui était déjà vrai pendant la vie de votre maman, maintenant vous est manifeste. Vous ne pouvez pas mettre la main sur les êtres que vous aimez car leur mystère est beaucoup plus profond que tout ce que nous avons pu en connaître et en aimer. Et ils nous entraînent bien au-delà de ce que nous avons déjà vécu avec eux et de ce que nous croyons vivre dans notre vie. Oui, les êtres que nous aimons, quand ils nous précèdent dans le Royaume de Dieu, nous entraînent avec eux, au-delà de nous-mêmes, et nous font découvrir quelque chose de nous que nous ne connaissions pas, une dimension inconnue de notre propre vie qui, tout d'un coup, s'ouvre devant nous, avec douleur, avec peine, d'une manière tellement mystérieuse que nous en sommes un peu effrayés ou en tout cas surpris. Et pourtant, c'est là qu'est la vérité, leur vérité à eux, la plus profonde, et notre vérité à nous la plus profonde. Et grâce à ceux que nous aimons et qui nous entraînent vers le Seigneur, nous découvrons quelque chose de nous-même en découvrant quelque chose d'eux-mêmes, quelque chose de nouveau, de plus vrai, de plus profond. Et ainsi notre vie s'approfondit, se creuse dans la souffrance mais aussi dans la vérité.

       Les Anges ce sont aussi des messagers de Dieu. Nous savons que ces anges invisibles, mystérieux, Dieu les envoie vers nous comme des frères pour nous tenir par la main, pour, obscurément, invisiblement mais réellement, partager notre vie, nous soutenir dans notre marche. Et là aussi, nous devons bien comprendre que les défunts, que tous ceux qui nous sont proches et qui nous sont chers ne nous sont pas étrangers. Ils ne sont pas dans un autre monde qui serait ailleurs, quelque part. Invisiblement mais réellement ils font partie de ce monde unique, à la surface duquel nous vivons, alors qu'eux sont entrés dans le cœur vrai de ce monde, de ce monde qui doit se révéler un jour dans la plénitude de sa vérité profonde. Et nous qui sommes à la surface, ils ne nous abandonnent pas, au contraire, ils sont très proches de nous, plus proches que jamais, pour nous guider, pour nous aimer, pour nous protéger et surtout pour nous conduire vers Dieu.

       Et c'est là le troisième point, c'est que les anges, ce que nous savons d'eux, c'est qu'ils vivent uniquement dans la louange de Dieu. Pour les anges, il n'y a pas d'autre occupation, il n'y a pas d'autre bonheur, il n'y a pas d'autre vie que de contempler la lumière de Dieu, que d'être embrasé par cette lumière et par cet amour, et que de devenir des torches vivantes de louange, d'acclamation, de gloire. Les anges ne font rien d'autre que d'être illuminés et éblouis par la merveille de Dieu. Et c'est cela aussi que connaît maintenant votre maman. Elle est face à face avec Dieu, éblouie par sa présence, émerveillée par ce Dieu qu'elle a toujours cherché, toujours aimé, ce Dieu qu'elle a attendu tous les jours de sa vie et qui, maintenant, se manifeste à elle et la remplit de cette joie inénarrable que nous appelons la louange, qui est l'exultation devant quelqu'un qu'on aime, qu'on voit enfin après l'avoir longtemps cherché. Et de même que les anges ne sont pas détournés par cette louange d'être proches de nous, et de nous être envoyés par Dieu et d'être nos serviteurs, nos frères aînés, de la même manière la louange de Dieu ne détournera pas votre maman, pas plus qu'elle ne détourne aucun de nos défunts, de nous être proche car il n'y a qu'un seul amour, et plus on est rempli de l'amour de Dieu, plus on est illuminé et enflammé de cet amour de Dieu, plus on est proche de ceux qu'on aime, plus on est proche des siens, plus on est proche aussi de ces frères plus lointains que l'on connaissait peut-être mal pendant notre vie terrestre et que maintenant on découvre. Etre au ciel, c'est avoir un cœur qui grandit comme le cœur de Dieu et c'est devenir capable, petit à petit, d'aimer tous les êtres, toute la création, tout l'univers, d'avoir en soi une flamme tellement incandescente qu'elle se propage partout, que tout est rempli de cet amour qu'on porte dans son cœur et qui est l'amour même de Dieu. Et là aussi, nous sommes invités à nous préparer à cette fête, à cette lumière, à devenir nous aussi des flammes, à être déjà un petit peu, dès maintenant, oh bien pauvrement hélas, car nous sommes très terrestres et comme dirait Péguy "très terreux". C'est difficile de faire prendre la flamme dans la terre, c'est difficile d'enflammer ce qui n'est pas tout à fait combustible. Il y a tellement de choses incombustibles en nous. Et pourtant, déjà maintenant, aidés précisément par la présence vivante et enflammée de ceux qui nous aiment, qui nous sont proches même s'ils ont l'air de nous avoir quittés, et qui, au contraire, sont d'autant plus proches qu'ils sont entrés dans l'amour de Dieu, aidés par leur présence incandescente, nous pouvons commencer petit à petit, vaille que vaille, à flamber un peu, à aimer un peu, à être un peu éblouis par cette présence de Dieu que, déjà nous devinons même si nous sommes encore très loin de le voir.

       Que les Saints anges soient pour vous et pour chacun de nous, cette présence de l'amour de Dieu qui transforme notre vie et qui fait que, même dans les épreuves, même dans les difficultés, même dans nos péchés, l'amour de Dieu est là, sans cesse, prêt à nous reprendre et à nous faire, de nouveau, monter, monter vers la lumière, vers la joie, vers la vérité qui est la sienne et qui est la nôtre.

       AMEN