ITINÉRAIRE MOUVEMENTÉ D'UNE SAINTETÉ

1 Co 1, 26-31; Mt 9, 35-38
St Vincent de Paul - (27 septembre 2008)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

F

rères et sœurs, c'est une très belle figure de la sainteté de notre pays que nous célébrons aujourd'hui en la figure de saint Vincent de Paul. Sa renommée s'est étendue jusqu'aux extrémités de la terre grâce à sa postérité spirituelle qu'on a appelé "Filles de la charité". Inutile de dire qu'en France en tout cas, quand on parle de la charité, la figure de cette charité qui nous vient immédiatement à l'esprit, c'est celle de Vincent de Paul. Aujourd'hui évidemment, il a un challenge redoutable à tenir avec Mère Térésa, mais les concurrences dans la charité sont toujours des choses merveilleuses et agréables.

On peut dire de lui que dans un siècle terrible, il a vécu profondément avec son siècle, on en est presque étonné, et il a inventé des solutions auxquelles personne n'avait pensé avant lui. Il est né près de Dax, c'est un peu le pays du foie gras et du confit de canard, mais il était d'un milieu pauvre où l'on ne devait pas avoir de ces produits tous les jours sur la table. Il a connu véritablement une enfance dans un milieu paysan pauvre, à garder les troupeaux. Etant berger, vers l'âge de seize ans il a senti une aspiration à vouloir servir l'Église. Il a reçu à l'époque une formation, hors du séminaire car en France on ne voulait pas écouter le Concile de Trente. A cette époque, c'était la "savonnette à vilain", c'était une promotion, ce n'est pas non plus exclu au départ dans la vocation de saint Vincent de Paul, il a donc fait ses études chez les cordeliers, les franciscains à Dax.

Très vite, il a voulu prendre le large peut-être s'ennuyait-il dans le Sud-Ouest, il a circulé dans nos régions, Montpellier, Marseille. Pour une histoire un peu obscure, il s'est fait capturer par des pirates et il est devenu galérien. C'est un des aspects de la vie Vincent de Paul qu'on ne connaît pas beaucoup, mais il a passé quelques mois sur les bancs des galériens. Etant libéré, ordonné prêtre il monte à Paris et devient curé de Clichy qui à cette époque n'était qu'un tout petit bourg de six cents âmes dans la campagne autour de Paris. Curieusement, parce que c'était un peu son génie, très vite il est entré en contact avec toute l'aristocratie dont je vous signale qu'elle n'était pas encore à Versailles, mais à Paris. Entrant contact avec ce milieu aristocratique parisien dans lequel il était extrêmement aimé, il est entré dans le milieu de toute l'intelligentsia spirituelle de l'époque. Il a rencontré saint François de Sales, Bérulle, Olier, tout ce qui était considéré comme le gratin spirituel. Il a même été remarqué par la reine mère, c'était la régence de Louis XIV, et aussi par une famille noble, les de Gondi qui l'ont nommé aumônier général des galères. (C'est la fameuse scène du film de Monsieur Vincent que vous connaissez tous, lorsque Vincent de Paul se souvenant sans doute de son passage aux galères, voit un galérien sans doute protestant (car à cette époque tous les galériens de Marseille étaient protestants), il prend la place de ce galérien et rame. Provisoirement aumônier des galères, mais surtout, on veut le prendre comme précepteur des princes de Gondi. Il est plongé dans le milieu parisien et à la faveur de quelques rencontres, il devient dans les années 1630, un des grands animateurs, et rénovateurs des hôpitaux de Paris. L'hôpital n'était pas technique comme maintenant, il n'y avait pas de bloc opératoire, pas d'infirmières spécialisées, ni de grands chirurgiens, mais l'hôpital accueillait les invalides, et les malades. Il semble d'après les statistiques de l'Hôtel-Dieu qui existe encore sur la Place de la Cité, que vingt-cinq mille nécessiteux, malades, infirmes qui y passaient chaque année. Or, le régime des hôpitaux (il n'y avait pas la sécurité sociale), faisait que les grandes fortunes de France constituaient ce qu'on appelait des "charités". C'était généralement des femmes qui allaient s'occuper dans les "charités car elles ont le cœur plus large que les hommes. Elles visitaient les hôpitaux, les malades, les nécessiteux, en assumant tous les travaux, aussi bien la cuisine, soigner les plaies, panser les blessures, etc … et aussi faire les divertissements pour les malades. Tout ce que Bernadette Chirac avec les pièces jaunes a réalisé, on y a déjà pensé à l'époque de Vincent de Paul.

Cela en dit long sur l'aristocratie de l'époque, on s'imagine que l'aristocratie est un monde fermé et qui vit sur elle-même, ce n'est pas vrai, car les "charités" aussi bien à Paris qu'en province, les animatrices étaient en général les dames de la noblesse et de la bonne bourgeoisie. Elles avaient l'argent pour payer la "charité", et la disponibilité pour s'occuper des malades. Ce n'est pas encore Versailles avec la cour isolée du peuple qui est une invention terrible de Louis XIV qui a coupé l'aristocratie du peuple des villes.

Vincent voit tellement de misère, dans cette époque sinistre de la fin de la guerre de trente ans, que petit à petit il restructure toutes ces "charités", il leur donne un dynamisme et une vitalité spirituelle nouvelle et c'est ce qu'on appelle les "Dames de la charité". C'est un organisme laïque, les personnes qui vivent dans le siècle comme on dit aujourd'hui, et qui se réclament de saint Vincent, ces personnes sont les héritières aujourd'hui des Dames de la charité. Ce sont des femmes qui ont par ailleurs leur vie, leurs obligations familiales sociales, professionnelles, mais elles vont à la "charité" régulièrement pour toutes les occupations que je vous citais tout à l'heure. Vincent leur a donné une sorte de règle d'or qui s'appelle "Les statuts de Rethel", car Vincent circulait partout en France. Il dit : "Les dames employées dans ce saint exercice, tâcheront de s'avancer de plus en plus dans l'amour de Jésus-Christ qu'elles considèreront dans la personne des pauvres malades et agiront envers eux comme elles feraient envers ce Seigneur si lui-même était malade dans la paroisse". Voilà une formulation que je trouve excellente du devoir et de la responsabilité des dames de la charité. C'est comme si Jésus était malade sur la paroisse … Donc, elles s'occupent des malades comme du Christ et du Seigneur.

C'est la vieille reprise de la devise des hospices de Beaune : "nos seigneurs les malades", réactualisée, les malades c'est celui-ci, celui-là qui arrivent à l'hospice dans les "charités" installées dans toutes les villes. Avec ce système-là, il a pu toucher toute la tranche de la noblesse et de la bourgeoisie parisienne qu'il a fait travailler au service des pauvres dans les hôpitaux.

Peu après, il a trouvé que cela ne suffisait pas. Il avait une "dirigée" un peu embêtante qui s'appelait Louise de Marillac. Elle était moche, veuve, elle boitait, elle n'était pas sûre d'elle, elle demandait toujours des conseils. Manifestement, Vincent de Paul a vu chez cette femme qui avait beaucoup d'inhibitions et de complications psychologiques, qu'elle pouvait se lancer dans un service des pauvres. Il a lancé Louise de Marillac dans une aventure qui a eu un succès fou, c'est les "Filles de la charité" qui ne sont pas la même chose que les Dames de la charité. Dans les Filles de la charité, il y a un idéal religieux derrière, tandis que les Dames de la charité, c'est la vie baptismale toute simple tout ordinaire. Avec les Filles de la charité, il a trouvé des formules extrêmement souples. A l'époque on ne faisait pas des vœux solennels, il a demandé à ses Filles, tous les 25 mars, de renouveler leurs vœux. Elles ne sont ni sous vœux perpétuels, ni sous vœux solennels, normalement, tous les 25 mars, elles renouvellent leurs vœux. Depuis, le Droit Canon de 1917 et de 1983 est passé par là, c'est un peu dommage. En fait, c'était une formule très originale, parce que Vincent de Paul voyait très bien que cette vie des Filles de la charité était extrêmement épuisante, exigeante, et à certains moments, il fallait qu'elles lâchent la bride, interrompre un certain temps, et y revenir par la suite.

Il voulait une consécration sans lui donner ce côté définitif qui est très beau dans la vie monastique et les grands ordres, mais là il disait qu'il fallait que ce soit une vie consacrée à la misère des temps et à la misère des humains. Pour elles, il leur a donné aussi une règle, différente. Je vous lis une petite formule de cette règle qui dit tout : "Elles auront pour monastère les maisons des malades et celle où reste la supérieure (Elles auront deux monastères, il les met à équivalence : quand elles vont voir les malades, c'est leur monastère, quand elles sont avec leur supérieure, en petites communautés, c'est leur monastère). Pour cellule, une chambre de louage, pour chapelle, l'église paroissiale (Ce n'est pas les ordres religieux indépendants de la vie de la communauté chrétienne, c'est au contraire immédiatement inséré dans la vie paroissiale). Pour cloître, elles auront les rues de la ville, pour clôture, l'obéissance".

Cette formule a très bien marché, même si à l'époque elle devait paraître un peu choquante et inédite. En réalité, cela a façonné le visage des "charités" des grandes villes et des campagnes de France, Ce sont ces fameuses sœurs à grande cornette qui avaient simplement l'habit des paysannes de la région parisienne, la robe de grosse bure de laine et cette cornette qui était la coiffe à la mode en 1630. Cela fait toujours partie de la vie religieuse ce conservatisme, ce fixisme qui ne servent pas, maintenant, elles n'ont plus ni coiffe ni robe particulière et généralement, elles sont très mal peignées, c'est un autre problème ! Cela a changé complètement le visage de la "charité" et c'est saint Vincent de Paul qui a réussi à trouver la forme concrète dans laquelle ces femmes, aussi bien les Dames de la charité que les Filles de la charité, pouvaient véritablement être les messagères de l'amour et de la charité de Dieu.

Demandons au Seigneur qu'aujourd'hui encore, à travers ces grands témoins de la charité que sont Vincent de Paul, Mère Térésa, Il ne cesse de susciter de véritables témoins de cet amour de Dieu pour les plus pauvres.

 

 

AMEN