UN SERVITEUR DE LA CHARITÉ

1 Co 1, 26-31; Mt 9, 35-38
St Vincent de Paul - (27 septembre 2007)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

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n peut se demander frères et sœurs, pourquoi la figure de saint Vincent de Paul a eu un tel rayonnement dans l'histoire à tel point que même un manuel d'histoire comme Mallet-Isaac qui n'était as tellement consacré sur les choses ecclésiastiques ait consacré un passage à la figure de ce personnage. C'est vrai qu'il a eu un rôle politique, il ne faut pas l'oublier, non seulement parce qu'il avait été précepteur dans une grande famille du royaume, mais aussi parce qu'il assistait au conseil de Régence et là, il se frittait régulièrement avec Mazarin qui ne pouvait pas le sentir. Mazarin était d'une perfidie toute florentine avec saint Vincent de Paul, parce que vraiment c'étaient les tempéraments les plus opposés qui soient, l'un plutôt habile, manœuvrier, diplomatique, politique, et l'autre qui n'en avait même pas l'idée.

Mai ce n'est pas pour ce rôle politique que Vincent de Paul est resté dans la tradition. Je crois la raison en est assez simple. On est en France dans les années 1630-1640, et c'est le début de l'organisation de la population française. Après les graves crises qui ont secoué au moins pendant deux siècles tout le système royal français, après surtout l'énorme crise qu'avait été la guerre des religions, qui avait provisoirement résolue par la signature de l'Edit de Nantes avec Henry IV, la France commençait à sortir du trou noir et à se reconstituer.

Il est évident qu'à partir de ce moment-là, plus en France que dans les autres pays qui étaient beaucoup plus morcelés, le souci de la centralisation a été majeur. Si des rois comme Louis XIV sont restés si célèbres et ont marqué si profondément l'histoire de la France, c'est parce que grâce à des ministres extrêmement compétents, on cite toujours Colbert et les autres, ces rois de France pendant un siècle et demi environ ont réussi à structurer la France pour qu'elle devienne ce pays centralisé, très organisé qui a été pendant longtemps, jusque vers les années 1950 le modèle de la nation dans le monde. Depuis, cette image a un tout petit peu baissé, même si cela nous humilie de la reconnaître.

Toujours est-il que dans ce paysage de France, ce qu'on veut c'est organiser : il faut organiser l'armée, il faut organiser la défense, il faut organiser la marine, il faut organiser le territoire, il faut organiser les forêts, il faut organiser tout ! C'est un peu la grandeur, même s'il y a beaucoup de failles, de l'époque du XVII ème siècle d'avoir su trouver les outils administratifs qui permettaient de faire tourner ce pays même si les rois avaient une politique de prestige et de dépenses absolument somptuaires, qui auraient conduit le pays à la faillite si l'administration n'avait pas été aussi parfaite.

Or, il n'y a qu'un domaine qui ne s'organise pas, c'est la charité. Je pense que c'est le génie de saint Vincent de Paul, qui est d'avoir compris que la charité, le véritable service ne peut s'organiser. Il a conçu d'une façon étonnamment moderne que la petite congrégation des Filles de la Charité qu'il a fondée ne pouvait pas avoir un système organisé comme l'ambiance rationaliste de l'époque l'aurait promulgué. Un autre qui avait eu la même intuition mais qui a eu moins de chance pour la réaliser, c'est saint François de Sales avec les Visitandines. Très vite, on a remis la main dessus, on les remises dans un couvent avec une clôture fermée pour qu'elles n'aillent plus dans le monde. Saint Vincent de Paul a tenu bon sur deux choses : premièrement sur des promesses qui étaient renouvelées d'année en année chez les sœurs, il n'y avait donc pas de vœux définitifs ni de vœux solennels, pas de dot, rien du tout, et deuxièmement, sur le fait qu'il n'y avait pratiquement pas de règle. La seule règle c'était la charité et l'accueil. Dans ce monde qui cherchait partout à organiser tout, évidemment le comportement de Vincent de Paul et de ses filles faisait tache. C'était un peu cela qui excédait Mazarin, Vincent de Paul était imprévisible.

A partir du moment où il s'agissait du souci personnel des pauvres, on ne peut pas organiser. Vous le savez, on doit bien le dire, c'est le problème auquel on se confronte dans nos sociétés modernes : on veut traiter la pauvreté comme un problème de société où l'on devrait avoir tout l'outillage rationnel, bureaucratique, informatisé, pour gérer la pauvreté et cela ne marche pas très bien. Pourquoi ? Parce que tout simplement, la pauvreté ne se gère pas comme l'armée, la marine, les forêts et comme la navigation fluviale et les canaux. Donc, la pauvreté n peut pas s'organiser. C'est pourquoi saint Vincent de Paul a demandé à ses sœurs cette chose absolument incroyable : vous avez un certain nombre d'indications dans votre vie, s'il y a un pauvre qui se présente, tant pis, vous ne faites pas oraison, vous n'allez pas à l'office, vous ne priez pas, vous vous occupez du pauvre. Il ajoutait même, parce qu'avec Louise de Marillac qui était une complexée de première, cela ne devait pas être très commode tous les jours, il ajoutait : et n'ayez pas mauvaise conscience de ne pas l'avoir fait, parce que vous avez satisfait à une exigence plus haute que celle d'obéir aux circonstances normales de votre vie, l'office, la messe, etc … vous avez répondu à l'appel de la pauvreté d'un homme qui avait besoin de vous.

Il le dit à certains moments avec un réel humour que je ne peux pas m'empêcher de vous partager : "Il n'y a pas de retardement pour ce qui est de servir les pauvres. Si à l'heure de votre oraison le matin vous devez aller porter une médecine, allez-y en repos, offrez à Dieu votre action, unissez votre intention à l'oraison qui se fait à la maison ou ailleurs, et allez-vous-en sans inquiétude. Si quand vous serez de retour votre commodité vous permet de faire quelque peu d'oraison ou de lecture spirituelle, à la bonne heure. Il ne vous fait point inquiéter ni croire avoir manqué quand vous la perdrez, car on ne la perd pas quand on la quitte pour un sujet légitime. Et s'il y a un sujet légitime mes chères filles, c'est le service du prochain". Dans la mentalité de l'époque, c'était très audacieux, tout comme dans la mentalité de nombre de nos contemporains.

"Ce n'est point quitter Dieu que de quitter Dieu pour Dieu, c'est-à-dire une œuvre de Dieu pour une autre, ou de plus grande obligation ou de plus grand mérite. Vous quittez l'oraison ou la lecture ou vous perdez le silence pour assister un pauvre, sachez mes filles que faire tout cela c'est servir Dieu. Car voyez-vous, la charité est par-dessus toutes les règles et qu'il faut que toutes se rapportent à celle-là. La charité est une grande dame, il faut faire ce qu'elle commande".

Je crois que cela se passe de commentaires.

 

 

AMEN