LE VIS-A-VIS DU FRÈRE

1 Co 1, 26-31; Mt 9, 35-38
St Vincent de Paul - (27 septembre 2003)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

N

ous avons peut-être une vision trop simpliste de la sainteté de saint Vincent de Paul. Pour nous, saint Vincent de Paul, c'est la charité à tout-va, dans toutes les directions, la bonté même, la présence, la proximité auprès des plus pauvres, des plus démunis, c'est vrai, mais pourquoi ? Pourquoi, et surtout, pourquoi dans le monde de saint Vincent de Paul, ce message est-il resté, pourquoi a-t-il tellement d'importance ? Pourquoi est-il si décisif pour l'avenir de l'histoire de l'Église, particulièrement en France, mais en fait, dans le monde entier, à travers le rayonnent qu'il a eu notamment par cette congrégation des filles de charité.

En fait, je crois qu'il faut comprendre que saint Vincent de Paul, c'est le contemporain de Richelieu, et surtout de Mazarin, Mazarin qui détestait Vincent de Paul et qui le haïssait cordialement. C'est le contemporain de Corneille, c'est le contemporain de Descartes, c'est aussi le contemporain de Pascal, c'est le contemporain de Molière. C'est le contemporain du jeune Louis XIV, c'est un de ceux qui était toujours au Conseil de Régence. Or, que signifie cette époque-là, ces années 1630-1660 ? C'est vraiment au niveau national, le début d'une révolution culturelle qui n'a rien de maoïste, je vous prie de croire, mais qui a profondément marqué tout l'avenir du pays. De quoi s'agit-il ? En fait, une chose assez étrange et dans laquelle nous sommes encore un peu empêtrés aujourd'hui. Descartes, Pascal, la découverte du "moi". "Je" pense, donc, "je" suis ! On va pouvoir reconstruire la philosophie, la culture, la pensée à partie de "je", ce que je suis. C'est le début de ce qu'un philosophe contemporain a appelé "le souci de soi". C'est-à-dire, cette espèce de préoccupation permanente de comprendre à partir de sa propre intelligence, de critiquer, d'analyser les connaissances, d'établir la certitude à partir de soi. Et comme garde-fou à cette sorte de folie du "moi" il y a un monde hyper-rationalisé, un monde dans lequel jamais les codes, l'étiquette, les comportements n'ont été aussi précisés, aussi analysés. Au fond, dans cette période-là, ce début du dix-septième, le début de la grande culture française, dont on ne se remet pas, c'est comment je peux associer moi-même, mes aspirations, mon souci de moi-même, de mon épanouissement, à un ordre social qui cadre tout, au plan culturel, au plan politique, l'étiquette de la cour, le moindre comportement, le moindre geste du roi et sur-interprêté. Il suffit de lire saint Simon. Les étiquettes du point de vue juridique, social, jamais la société française n'a été aussi cloisonnée qu'à cette époque-là. Les cloisonnements au niveau intellectuel, c'est le début des spécialistes, spécialistes d'astronomie, spécialistes de médecine, etc … Donc, tout le problème c'est de faire coïncider, ou de tirer la meilleure épingle du jeu pour soi dans le jeu social, de conventions, de prescriptions, d'injonctions, extrêmement précises et dans lesquelles il faut arriver à se couler.

Dans ce jeu-là, c'est un peu toujours un jeu dangereux. Il y a ceux qui refusent de jouer le jeu de la société, le prototype c'est le Don Juan de Molière : il ne veut se plier à aucun des codes, ni sociaux, ni éthiques, ni moraux, ni politiques. Lui, il est au-dessus de tout, ce ne sont que ses aspirations, son savoir, ce qui l'intéresse, c'est lui, son épanouissement immédiat, la satisfaction immédiate qu'il désire. Il y a ceux qui ne vivent que par l'étiquette, que par les conventions. Cela aussi il faudrait puiser dans les personnages de Molière, ces gens qui sont complètement bouffés pas l'ordre social, qui n'arrivent pas à être eux-mêmes, qui sont complètement dévorés par ce qu'il faut être, ou plus exactement, ce qu'il faut paraître pour avoir sa place dans la société, et cela devient ridicule comme Arnolphe, ce sont des gens comme cela.

Et puis, il y a ceux qui se retirent et qui se réfugient dans la mystique : c'est Pascal. Pascal, il a compris que ce jeu du "moi" dans le jeu des conventions sociales, finalement, c'était impossible, et il valait mieux se retirer à Port Royal pour vivre tout seul avec son "soi" à la recherche de Dieu. La méditation sur les paradoxes humains, tous le reste, tous les codes sociaux qui d'une manière ou d'une autre dirigent mon comportement extérieur, c'est le divertissement, et je n'en veux pas.

Reste une solution, et à mon avis, c'est pour cela que saint Vincent de Paul est si grand, c'est d'avoir refusé les données du problème. Ce n'est pas ou moi ou les codes sociaux, mais c'est moi, en face de la réalité de mon frère. A ce moment-là, la base, ce n'est ni moi, ni l'étiquette, ni les comportements que je dois adopter pour réussir dans la société, c'est moi en face de mon frère. Alors, ce qui fait tout, c'est la relation de charité et d'amour qui et le lieu même de la révélation de la présence de Dieu et dans le cœur de mon frère, et dans mon propre cœur. Je crois que c'est cela qu'on voit dans ce regard de saint Vincent de Paul, lui il n'a pas les yeux fermés pour méditer devant son poêle pour se demander : "je pense, donc, je suis". Lui, c'est : "j'aime, donc l'autre existe". Cela, c'est la manière dont le christianisme de saint Vincent de Paul s'est frayé un chemin dans la modernité. La foi chrétienne, c'est précisément une foi, ce n'est pas une certitude de soi. Qui dit "foi", dit confiance en quelqu'un d'autre, c'est d'être spontanément orienté vers l'autre, et c'est cela que saint Vincent de Paul, à sa manière très humble, avec un brio extraordinaire, parce que pour lui, l'autre, ce n'est pas simplement le roi avec qui il siège en son conseil, ce n'est pas simplement madame de Médicis, ce n'est pas simplement le détestable monsieur Mazarin, cardinal de son état. L'autre, c'est le pauvre qui traîne dans la rue, c'est l'estropié qui revient de la guerre de trente ans, ce sont les spoliés, ceux qui n'ont plus rien à manger, ceux qui abandonnent leurs enfants, et les enfants abandonnés.

C'est cela le miracle de la charité de saint Vincent de Paul, c'est d'avoir compris que dans ce vis-à-vis de l'autre se joue toute la question humaine. A ce moment-là, ce ne sont pas les conventions qui vont régler le rapport avec l'autre, puisque précisément, il n'est rien. Je n'ai donc pas de code social à adopter avec lui. Ce n'est pas non plus moi qui vais régler le problème de l'autre, c'est redécouvrir ensemble la présence de Dieu au cœur d'une société.

Vous soyez, c'est un peu le même style que ce qu'a annoncé Mère Térésa. C'est pour cela que leur message porte. Bien entendu, nous le percevons souvent de façon un peu médiatique, nous percevons toujours le côté bon samaritain, la gentillesse, la bonté, faire du bien aux autres, cela nous rassure. Mais là n'est pas le fond du problème. Le fond du problème, c'est que ces gens-là, Vincent de Paul, Mère Térésa, sont capables de discerner la présence de Dieu au-delà de la recherche de soi, au-delà du respect des codes sociaux, ils sont capables de la saisir presque immédiatement dans le vis-à-vis du frère.

 

 

AMEN