LA PERSONNE EST UNIQUE

1 Co 1, 26-31; Mt 9, 35-38
St Vincent de Paul - (27 septembre 2002)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

C

e qui peut étonner, lorsqu'on est face à la pauvreté, telle que celle qu'a rencontré saint Vincent de Paul, surtout la première fois dans le milieu des bagnards. On peut réagir de plusieurs façons. On peut se dire : je prends tout à bras le corps, je commence à faire des organigrammes, je prévois tout et je fonde. Rapidement, on se rend compte que tout cela tombe à l'eau ! Autre possibilité, c'est de se trouver tellement découragé face à cette misère humaine, que ce soit la misère physique ou la misère spirituelle, c'est de bais­ser tout de suite les bras et de dire que cela continuera comme cela a commencé, et puis c'est tout, je m'en remets dans les mains de Dieu, et peut-être d'autres prendront-ils le relais.

Saint Vincent de Paul, lui, a réagi différem­ment. C'est l'homme qui a accompli cette maxime, mais dans le bon sens : "C'est l'occasion qui fait le larron". En effet, l'image que nous laisse saint Vincent de Paul, répercutée par l'imagerie populaire, peut nous laisser croire que Vincent de Paul est resté toujours auprès des pauvres. Quand on parle des pauvres, c'est le bagnard, c'est l'enfant abandonné, c'est le bébé, la veuve, la famille mise à la rue et que sais-je encore ! C'est vrai que saint Vincent de Paul a été sur tous ces fronts. Il s'est occupé des galériens, il est venu leur apporter une aide spirituelle, ce qui pouvait sembler très étonnant pour ses contemporains. Il a recueilli les bébés abandonnés, le même problème est en train de se passer en Allemagne actuellement, on en est réduit à mettre des grandes corbeilles dans des murs, à Berlin, pour recueillir les bébés abandonnés, puisqu'en Allemagne, la naissance sous X n'est pas permise. Vincent de Paul s'est aussi occupé des paysans, et des pauvres. Mais il n'est pas un homme idéologique. Il n'est pas celui qui dit :je dois m'occu­per des pauvres, et les pauvres ont par définition dans telle catégorie, si la personne qui est en face de moi ne rente pas dans cette catégorie, elle n'est pas pauvre, par conséquent, je vais aller voir ailleurs.

Saint Vincent de Paul est celui qui circule dans le dix-septième siècle avec la même liberté et la même familiarité que Jésus en son siècle, dans la Ga­lilée. Il est exactement le même, que ce soit auprès des pauvres, ou auprès des riches. Car Vincent de Paul a aussi une proximité avec les riches et les puis­sants du royaume de son temps. C'est l'aumônier de la reine Margot, une des femmes d'Henri IV, c'est le confident d'Anne d'Autriche, cet homme qui recueille les enfants, cet homme dont les mains sont posées sur les crânes rasés des bagnards, c'est le même homme qui se retrouve avec Mazarin et compagnie, autour d'une table pour le conseil de la conscience après la mort de Louis XIII. C'est quelqu'un qui évolue avec la même facilité, la même intelligence, le même regard aussi pétillant, que ce soit avec les plus pauvres phy­siquement, mais aussi avec les plus grands, qui sont en grande pauvreté spirituelle.

C'est un homme qui a toujours refusé l'idéo­logie, c'est une leçon à tirer actuellement dans la ma­nière d'envisager la pauvreté dans notre monde. Nous n'avons pas à dire qu'il y a des gens qui sont plus pau­vres que d'autres, mais nous avons à faire ce qu'a fait saint Vincent de Paul, et ce qu'a fait le Christ, c'est-à-dire, être capable de regarder chacun de nos frères et de nos sœurs, comme personnes uniques, avec leurs propres besoins, et des besoins qui sont très différents selon les personnes. Savoir être à l'écoute, découvrir le besoin de celui qui est en face de moi, sans jamais tomber dans la compromission en disant : ce qui est à la mode dans notre siècle, c'est ceci et cela. Saint Vincent de Paul a pris toujours malin plaisir à aller à contre-courant de son siècle, puisqu'il n'a jamais fait acception de personne, pour les grands comme pour les pauvres. Nous aussi, nous sommes appelés à ne pas faire acception des personnes qui sont en face de nous, mais de découvrir dans une grande liberté et dans une grande familiarité, la personne telle qu'elle nous est donnée face à nous, en demandant à Dieu de savoir discerner et découvrir le besoin et la détresse qui peut se lire dans le regard de l'autre, et plus pro­fondément encore dans son cœur.

Frères et sœurs, demandons à Dieu, par l'in­tercession de saint Vincent de Paul, de nous donner ce même regard pénétrant et pétillant que nous dé­couvrons sur son visage, sur le tableau qui est ici dans le chœur.

 

AMEN