UNE CHARITÉ EXIGEANTE

1 Co 1, 26-31; Mt 9, 35-38
St Vincent de Paul - (27 septembre 1991)
Homélie du Frère Michel MORIN

 

M

adame de GONDY dont saint Vincent de Paul avait été le précepteur de la famille lui disait un jour : "Monsieur Vincent, que d'âmes se perdent ! Quel remède à cela ?" La ques­tion était juste. Vincent de Paul n'a pas attendu que cette haute personnalité y réponde elle-même, il aurait pu le faire, mais lui-même a engagé une double action pour, selon les termes de l'époque, que les âmes ne se perdent plus. Vincent de Paul a été le héraut de la passion, de la mission, c'est-à-dire du salut des âmes et de l'exigence de la charité. Ce sont les deux traits, qui d'ailleurs chez lui n'en font qu'un et heureusement, que nous pouvons aujourd'hui retenir et méditer. La mission c'est l'annonce de l'évangile, celle-là même que Jésus faisait sur les chemins de Palestine, dans les villes et les villages, celle-là même qu'Il a laissée comme tâche, comme labeur à ses apôtres en disant : "Il y a une moisson très abondante mais il n'y a pas d'ouvriers". Il en faut pas prendre cette phrase de Jé­sus de façon calculatrice, en disant : tant de fidèles, tant de prêtres. L'évangile ne marche pas à coups de statistiques. D'ailleurs, au temps de saint Vincent de Paul, la population française qui était la moitié de celle d'aujourd'hui comptait quand même trois cents mille prêtres et religieuses et pourtant le peuple était terriblement déchristianisé. saint Vincent de Paul va œuvrer dans la mission et la charité auprès des pau­vres et du clergé. Les pauvres, nous le savons, il est le fondateur des grandes œuvres caritatives du dix-sep­tième siècle puisque lui-même a été à l'initiative de l'organisation des secours aux miséreux. Lui-même leur a donné plusieurs congrégations pour que ce qui s'exprime envers eux soit d'abord et avant tout la cha­rité du Christ Il disait lui-même que les pauvres ne sont pas les domestiques du monde mais les maîtres et les seigneurs du monde parce qu'ils ressemblent le plus au maître et au Seigneur du monde qu'est le Christ Lui-même venu comme un pauvre. La réforme du clergé a également mobilisé ses énergies. C'est une œuvre permanente et même si les circonstances et les mots sont différents aujourd'hui, la conversion des prêtres reste une exigence première, non seulement d'eux-mêmes mais aussi provoqués, soutenus dans la prière et l'exigence par le peuple chrétien. A propos du clergé il écrivait ces deux réflexions que je vous livre sans commentaire car elles sont assez claires : "Il est bien évident que tout le mal vient des mauvais prêtres. La dépravation de l'état ecclésiastique est la cause principale de la ruine de l'Église. L'Église n'a pas de pire ennemi que les prêtres." C'est déjà ce que disait saint Jean Chrysostome mais à propos des évê­ques. "Même s'ils ne sont pas hérésiarques, ils sont responsables de ce pitoyable état pour lequel les bon­nes âmes doivent pleurer des larmes de sang." C'est peut-être encore votre cas. "C'est à cause de leur né­gligence et de leur dérèglement que les trois torrents, l'hérésie, le vice et l'ignorance ont déserté sur l'Église." Il ne faut pas que cela vous délie de vous convertir de vos propres misères et de vos propres péchés, bien au contraire. C'est dans ce secteur des plus pauvres et des serviteurs des plus pauvres que sont les prêtres que saint Vincent de Paul a oeuvré de façon éminente, tant et si bien que ses œuvres durent encore aujourd'hui. Lui-même faisait dans son cœur le joint entre ces deux réalités pour lesquelles il avait donné sa vie. Il écrivait : "Nous sommes les prêtres des pauvres. Dieu nous a choisis pour eux. C'est là notre capital, le reste n'est qu'accessoire." Deman­dons donc à saint Vincent de Paul, non pas que vous vous occupiez de façon immédiate de la réforme du clergé, mais que vous ayez toujours dans le cœur cet unique souci de la mission par la charité. Dans ce siècle, nous sommes tentés d'organiser, de prévoir, de faire des plans. Nous n'avons pas encore tout à fait compris que cela ne sert pas à grand-chose, alors nous continuons. Mais ce n'est pas cela qui réformera l'Église ni qui annoncera Jésus-Christ, c'est la charité, cette charité qui se puise dans la contemplation d'un Christ pauvre, venu annoncer aux pauvres la charité de Dieu. Cette charité se puise dans la contemplation, mais elle ne s'épuise pas dans la contemplation, elle doit s'exprimer de façon visible et féconde dans l'ac­tion, dans la manifestation. La charité vient de Dieu, mais le cœur de l'homme, qu'il soit fidèle ou prêtre peu importe puisqu'il est baptisé, le cœur de l'homme est le lieu de l'épiphanie de cette charité de Dieu. Je crois que c'est cela qui a été l'énergie, l'exigence fon­damentale et fondatrice de l'œuvre de saint Vincent de Paul. Il a su allier, c'est-à-dire vivre en termes d'al­liance, l'amour visible qu'il portait aux hommes, quels qu'ils soient d'ailleurs, car s'il s'est beaucoup donné aux pauvres, il a aussi fréquenté les princes et les rois. Cet amour visible doit transmettre l'invisible charité de Dieu. Lui-même disait : " Si votre amour affectif n'est pas un amour effectif, il ne sert à tien, si ce n'est qu'à vous consoler inutilement." Alors, que saint Vincent de Paul soit aujourd'hui pour chacun d'entre nous, pour nous-mêmes, prêtres, en premier, et pour tout le peuple chrétien, cet intercesseur qui nous fait comprendre le mystère du Christ et la raison d'être de l'Église, ce n'est que la manifestation de la charité de Dieu pour nous. Il écrivait encore : "La charité fait entrer les cœurs les uns dans les autres et sentir ce qu'ils sentent". Et il disait, que cette charité-là est une puissance qui fait courir aux besoins spirituels du prochain comme un feu. C'est probablement pour cela que le peuple qui le connaissait et l'estimait l'a bien reconnu dans cet éloge funèbre prononcé par un prélat le 23 novembre 1660 : "Il a presque changé la face de l'Eglise !"

 

 

AMEN