ÉMU D'UNE GRANDE PITIÉ

1 Co 1, 26-31; Mt 9, 35-38
St Vincent de Paul - (27 septembre 1986)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Forcelles : Saint Vincent de Paul

 

C

'est le même saint Vincent de Paul qui a fondé les sœurs de la Charité pour s'occuper des pauvres, des malades, pour subvenir à toutes ces détresses humbles et cachées, et c'est lui qui s'est occupé de la formation des prêtres, de l'ouverture de séminaires, et qui a fondé une congrégation pour assurer l'enseignement dans les séminaires. Il y a donc entre ce souci de former des pasteurs et ce sens des pauvres, des petits, des détresses, un lien étroit que d'ailleurs l'évangile que nous venons de lire souligne. "A la vue des foules, Jésus est pris d'une grande pitié." Et cette pitié c'est parce que ces foules sont lasses, prostrées, parce qu'elles sont écrasées par la peine, la souffrance, les difficultés et aussi parce que ces foules sont "comme des brebis qui n'ont pas de berger", comme un troupeau abandonné, sans guide.

Entre la souffrance des hommes, leur dé­tresse, entre ces humbles épreuves qui, quotidienne­ment, les écrasent, épreuves qui parfois deviennent terribles à supporter, et puis l'absence de guide, l'ab­sence de serviteurs pour conduire vers la lumière, il y a une étroite relation que Jésus nous manifeste dans ces paroles et que saint Vincent de Paul a sentie. Au fond, la détresse humaine, physique, corporelle, la détresse qui vient de la pauvreté ou de la maladie, et la détresse spirituelle de ceux qui n'ont pas de berger pour les guider vers les pâturages, de ceux qui sont abandonnés et qui n'ont pas les moyens, ni la force, ni la possibilité de trouver par eux-mêmes où est le vrai pâturage, où est la vérité, il y a une étroite connexion.

C'est dire que les prêtres, tels que les enten­dait saint Vincent de Paul, les bergers tels que les entend Jésus, sont tout à la fois les hommes de la mi­séricorde pour la souffrance humaine, et les hommes de la mission pour guider vers la lumière, vers le pâ­turage, vers la nourriture du cœur comme celle du corps. Il y a une étroite connexion entre la charité qui s'intéresse à la misère concrète, précise, lancinante de celui qui a faim, et la charité qui est animée par l'ur­gence d'apporter une nourriture spirituelle à celui qui se trouve sans accès à la vérité.

Concevoir la formation des prêtres, comme cela s'est toujours imposé à l'Église, comme Jésus déjà en a senti l'urgence en choisissant ses apôtres parmi ses disciples, comme les apôtres l'ont senti en se choisissant des collaborateurs, des successeurs, comme depuis toujours l'Église le sent par la nécessité de former des hommes qui, parmi les autres chrétiens, seront les "serviteurs" de leur recherche de Dieu, for­mer des prêtres, c'est former des chrétiens qui seront d'abord des hommes de miséricorde. Et si les prêtres doivent être des hommes de doctrine, des hommes capables d'enseigner, capables de communiquer la vérité de Dieu, ce n'est pas parce qu'ils seraient des hommes privilégiés, d'une essence supérieure qui auraient accès à des vérités cachées aux autres, ce n'est pas parce qu'ils seraient plus proches de Dieu ou parce qu'ils seraient plus informés, mais c'est d'abord parce qu'ils ont ressenti en eux une urgence de miséricorde. C'est d'un même mouvement qu'on subvient aux besoins matériels et aux besoins spirituels de ses frères. C'est du même motif, c'est du même élan, c'est pour la même raison.

C'est pourquoi l'Église a toujours pensé que la première chose qu'elle devait donner à ses prêtres c'était le sens de la miséricorde, de la participation à la miséricorde de Dieu. Seulement une miséricorde suffisamment éclairée pour ne pas se contenter des détresses physiques, mais pour envelopper dans un même regard, dans un même élan et dans une même urgence, les détresses spirituelles, c'est-à-dire les dé­tresses qui touchent à l'absence ou à l'insuffisance de lumière, à l'insuffisance de foi, de confiance, à l'insuf­fisance de possibilités pour rencontrer Dieu. S'ils sont chargés tout particulièrement d'aider leurs frères à connaître le visage de Dieu, c'est-à-dire à scruter ce visage d'abord par la prière et aussi par la réflexion et l'étude, si les prêtres sont chargés de cela c'est parce que nous avons besoin du visage de Dieu autant et avec une urgence aussi grande sinon plus grande que nous avons besoin d'air et de pain. C'est la même dé­couverte du besoin fort et lancinant qu'il y a dans le cœur de ses frères qui conduit le prêtre a leur parler de Dieu comme il doit conduire la sœur de saint Vin­cent de Paul à porter un soulagement dans la maladie et un soutien dans leur détresse.

Il faut que nous ayons nous-mêmes, que nous soyons prêtres ou fidèles, il faut que nous ayons ce même souci à la fois des besoins physiques, corporels de nos frères que de leurs besoins spirituels. Nous sommes tous chargés, chacun à notre place et pour notre compte, de parler de Dieu à nos frères. C'est pour eux un besoin aussi urgent que de recevoir du pain. C'est la raison pour laquelle tous les chrétiens doivent non seulement vivre de leur foi, mais en vivre assez intensément pour pouvoir la partager avec les autres, pour pouvoir la communiquer, pour pouvoir en rendre compte auprès des autres. Nous sommes tous appelés à être apôtres dans le monde, nous avons tous une mission, à des degrés différents, mais réellement à apporter pour donner, partager un petit peu de cette lumière que nous avons le bonheur d'avoir reçue dans notre cœur.

Que saint Vincent de Paul ouvre nos yeux, notre cœur à toutes les détresses de nos frères, aussi bien à leurs détresses spirituelles et intellectuelles qu'à leurs détresses physiques et corporelles, afin que nous soyons véritablement des hommes et des femmes de miséricorde au milieu des autres.

 

AMEN