REFLET DE LA BONTÉ DE DIEU
1 Co 1, 26-31; Mt 9, 35-38
St Vincent de Paul - (27 septembre 1985)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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onsieur Vincent" ou la charité intelligente, je dirais presque la charité rusée. Pour ce qui est de la charité, cela se lisait sur son visage et l'image que nous en avons aujourd'hui à travers certains portraits de l'époque, me fait penser à cette réflexion de saint François de Sales. C'est assez rare dans l'histoire de l'Église que deux grandes figures de cette qualité se rencontrent. Il se trouve que François de Sales de passage à Paris pour des prédications a tenu à rendre visite à Monsieur Vincent qui était alité par une grippe. En sortant François de Sales a dit : " Que Dieu doit être bon pour que sa bonté soit aussi rayonnante sur le visage de Monsieur Vincent !" Il était, d'une certaine manière "l'icône de la bonté de Dieu". C'est cela que saint François de Sales avait perçu, à travers son regard de sainteté personnelle.
Mais cette charité était extraordinairement intelligente, voire même rusée, et je crois que c'est pour cela qu'il peut nous être d'un grand secours par son intercession. Une charité extrêmement imaginative. Quand on parle de Monsieur Vincent, on cite toujours pour manifester la grandeur de sa charité, l'énorme grandeur de la misère et de la détresse de l'Église de cette période. C'est vrai, mais c'était là la matière sur laquelle il fallait qu'il exerce sa bonté ou la charité de Dieu. Mais on oublie trop souvent que le plus grand obstacle, la plus grande difficulté n'était pas l'énormité de la misère, mais l'était absolument lamentable de l'Église de France et ce que cela pouvait représenter d'inertie, de bêtise, de bâtons dans les roues qui étaient de façon permanente dressés sur les pas de Monsieur Vincent.
On n'imagine pas assez que toute la Réforme qui avait été voulue par le concile de Trente avait été systématiquement bloquée par les rois de France. Il n'était absolument pas question de faire un renouveau quelconque de l'Église de France parce que toute tentative de réforme était perçue comme une emprise de la papauté sur l'Église et par conséquent comme une diminution du pouvoir royal sur cette même Église. La querelle des vieux ressentiments gallicans était encore assez vivace pour reparaître avec violence quelques décennies après avec Bossuet, qui dans ce domaine a été beaucoup moins éclairé que Vincent de Paul. Tout était bloqué car tout était tenu par la collation des bénéfices, le système des prébendes, si bien qu'une réforme du clergé était impensable. Ce qui a été précisément le génie de Vincent de Paul a été de débloquer l'affaire, non pas en prenant le pouvoir royal de front, parce qu'il ne serait sûrement arrivé à rien, mais par cette intuition qui relève du sens même de la charité que, au fond, la charité n'avait pas à se battre, mais qu'elle avait simplement à se couler dans les toutes petites fissures qui lui étaient laissées. Et c'est ainsi que Monsieur Vincent a réussi une tactique d'infiltration à tous niveaux. Il y a eu d'ailleurs des niveaux dans lesquels il a rencontré des résistances plus vives que les autres. Par exemple, au niveau de la réforme du clergé. Lui-même savait ce qu'était le clergé puisqu'il était en réalité une espèce de parvenu de la carrière cléricale, il avait voulu "faire carrière" dans l'état clérical. Et quand il s'est converti en voyant la détresse des campagnes françaises, il a compris que le sacerdoce, son ministère, était autre chose. Il a saisi qu'il en serait ainsi tant qu'on ne formerait pas les prêtres, et au lieu de dire : il nous faut des séminaires comme en Italie, il a simplement proposé que l'on fasse des semaines sacerdotales. Il a commencé la formation des prêtres, qui n'en avaient aucune puisque leur nomination dépendait uniquement de la collation des bénéfices, en demandant qu'avant qu'un candidat soit ordonné il fasse une semaine de "retraite spirituelle". Ce n'était pas excessif. C'est cela qui a réussi à faire les séminaires. Tant qu'on demandait une réforme radicale du clergé, il ne se passait rien. A partir du moment où l'on demandait simplement une semaine, la semaine est devenue quinze jours, puis trois fois quinze jours dans un an, et cela a débouché sur les séminaires permanents. Il a fallu évidemment un certain délai pour que cela se réalise correctement, mais en attendant, l'idée était lancée. C'est ainsi qu'on a pu contourner cette espèce d'absolutisme royal qui pesait sur l'Église de France.
Un autre secteur dans lequel Monsieur Vincent a eu une très grande influence, c'est sa participation au Conseil de Régence. Là encore, il a rencontré des ennuis terribles car il avait un ennemi jure, un petit monsignore italien appelé Mazarin qui lui alors, en fait de carrière cléricale s'y entendait admirablement et qui détestait saint Vincent de Paul, à cause de sa paisible charité, du bonheur très simple, de l'humour qu'il était capable de mettre à ce Conseil de Régence ainsi que de bon sens au point de vue politique. Monsieur Vincent a pu influer alors sur la charge des affaires religieuses du pays et mettre petit à petit au point tout le projet de réforme du clergé. De même, par une tactique extrêmement habile il a su faire pièce au jansénisme qu'il voyait naître, en essayant de faire nommer des évêques non jansénistes. Malheureusement, il n'a pas eu de successeur au Conseil Royal et c'est pour cela que très peu de temps après le jansénisme a pris des proportions effrayantes.
Il a aussi essayé de réduire la misère, mais là son œuvre est plus connue, en organisant tous les secours publics. Là encore sa grande préoccupation utilisait les méthodes intelligentes d'infiltration. Ce qu'il proposait n'était pas nouveau, l'Église avait toujours exercé la charité, le soin des malades, le souci des orphelins, etc … Mais ce qui était nouveau c'est que la société avait une autre conception de l'homme, que la charité ne pouvait plus être monopolisée par des institutions, mais que les gens soient convertis dans l'exercice même de leur charité, et que cet exercice de la charité les touche dans les choses les plus humbles, les plus quotidiennes. C'était cela le grand génie de saint Vincent de Paul. Devant cette société fascinée par un côté très grandiose de la vie, très héroïque, très pompeux, très solennel, Vincent de Paul savait faire découvrir soit aux Filles de la Charité, soit à tous les mouvements dont il a été l'initiateur, que la réalité même de la charité était quelque chose d'humble, tenait aux gestes les plus simples et les plus banals de la vie des gens.
C'est pourquoi, je voudrais en terminant vous citer une sorte de recommandation qu'il adressait à ceux qui lui demandaient des conseils spirituels : "Aimons Dieu, mais que ce soit aux dépens de nos bras, à la sueur de nos visages, car bien souvent tant d'actes d'amour de Dieu, de bienveillance, de complaisance et autres semblables affections et pratiques intérieures d'un cœur tendre, quoique très bonnes, très désirables, sont néanmoins très suspectes quand on n'en vient point à la pratique de l'amour effectif. En cela, dit Notre Seigneur," mon Père est glorifié que vous rapportiez beaucoup de fruits". Et c'est à quoi nous devons bien prendre garde, car il y en a plusieurs qui, pour avoir l'extérieur bien composé et l'intérieur rempli de grands sentiments de Dieu, s'arrêtent à cela et quand ils se trouvent dans les occasions d'agir, ils demeurent courts. Ils se flattent de leur imagination échauffée, ils se contentent des doux entretiens qu'ils ont avec Dieu dans l'oraison, ils en parlent même comme des anges, mais au sortir de là, est-il question de travailler pour Dieu, de souffrir, de se mortifier, de secourir les pauvres, d'aller chercher la brebis égarée, d'aimer qu'il leur manque quelque chose, d'agréer les maladies ou quelque autre disgrâce, hélas, il n'y a plus personne, le courage leur manque. Non, non, ne trompons pas, toute notre œuvre est dans l'action."
Cette action, ce n'est pas l'activisme, car l'activisme n'est jamais qu'une action à mesure humaine, mais c'est l'efficacité même de l'infini de la grâce de Dieu dans le cœur de chacun de nous.
AMEN