MONSIEUR VINCENT

1 Co 1, 26-31; Mt 9, 35-38
St Vincent de Paul - (27 septembre 1984)
Homélie du Frère Michel MORIN

Forcelles : Saint Vincent de Paul

R

 

oulez les grondantes portes de fer du bagne, Monsieur Vincent est là, qui nourrit et confesse les forçats, et ne doutez pas que la confession ne fut une charité plus grande que le vêtement ou la nourriture, en ceci qu'elle réintégrait ces malheureux êtres de rebut dans la communauté des humains en leur rendant, contre les mépris de la foule et le vertige de leur propre abjection, le sentiment de leur dignité.

Entrebâillez l'huis poussiéreux du philosophe et vous entendrez Monsieur Vincent défendre les grandes vérités chrétiennes avec les docteurs de l'Église, et au besoin, très humblement, contre eux.

Qu'un petit enfant pleure de froid sur les marches d'une église, et c'est Monsieur Vincent qui le ramasse.

Entrez au Louvre. Monsieur Vincent en sort chargé de luxueuses confessions et si vous poussez la barrière d'une ferme de la Beauce ou de la Lorraine, il se peut qu'un prêtre passe devant vous en s'excusant : c'est Monsieur Vincent qui va baptiser le petit-fils, administrer le grand-père, vider sa bourse au coin de la table et parler du ciel au coin du feu.

Il est, il sera partout pendant trente-cinq ans, égal au grand, égal au petit, au savant et à l'ignorant. Si l'histoire n'est pas le "bruit et la fureur" des événements politiques et mondains, si l'histoire des âmes a plus d'importance que l'illisible grimoire de sang et de larmes où les empires recopient indéfiniment leurs versions raturées de l'aventure de Babel, alors ce siècle, ce grand siècle, a été celui de Monsieur Vincent."

Frères et sœurs, celui que nous célébrons aujourd'hui est probablement un des saints les plus populaires et en même temps les moins connus de l'Église de France comme de son histoire. Le plus populaire parce que tout le monde aime ce très beau visage de Monsieur Vincent, empreint de tendresse et de fermeté, même l'impie Voltaire qui disait : "Mon saint à moi, c'est Monsieur Vincent !" Mais nous le connaissons peu parce que cette personnalité est à la fois extrêmement mystérieuse et extrêmement extérieure, active. On connaît surtout de Monsieur Vincent cette mise en place de ce qui sera plus tard institutionnalisé comme étant l'Assistance Publique, cette œuvre extraordinaire, faite pour les pauvres, pour les petits, pour les malades. Monsieur Vincent a été prêtre à l'âge de vingt ans, avec une permission spéciale puisque l'âge minimum était vingt-quatre ans. Très peu de temps après son ordination, alors qu'il voulait rembourser de l'argent à qui il le devait, il s'est fait prendre par des pirates qui l'ont emmené en Tunisie où il est resté plus d'un an. Là il a rencontré cette misère du peuple qui ne connaît pas le véritable Dieu et là il a été esclave, il a été pauvre et il a connu l'esclavage et le manque de liberté.

C'est probablement à cette époque qu'il a senti dans son cœur ce qui allait être la vocation de toute sa vie, cet appel particulier du Seigneur à libérer les pauvres et à porter la joie à ceux qui sont tristes et abandonnés. Mais si cette œuvre-là est très connue, elle ne fut pas la seule. Il ne faut pas dire non plus qu'elle est plus grande ou que les autres le seraient moins, car cette mesure ne convient pas à Monsieur Vincent dont le cœur était probablement sans mesure, à l'image même du cœur de son Seigneur. Monsieur Vincent a fréquenté les plus pauvres et les plus riches, les plus ignorants et les plus savants, les gens les plus profonds comme les gens les plus superficiels. Il a probablement mis en pratique de façon parfaite cette parole de Paul "Ne fais pas acception des personnes." Il n'avait pas "ses têtes" ni pour aider dans la vie quotidienne, ni d'ailleurs dans le travail pastoral. Monsieur Vincent s'est donné à tous, il ne s'est jamais rempli les poches, comme il le dit lui-même, il avait autre chose à faire.

S'occupant des pauvres, il s'est aussi occupé des riches. Il a été l'aumônier de la reine Margot, la première femme d'Henri IV, et le conseiller spirituel de la seconde femme de ce roi. Il a été aussi le confident de la femme de Louis XIII, Anne d'Autriche. C'est probablement à lui seul que cette reine de France a donné sa confiance ce qui rendait terriblement jaloux Mazarin, car c'est probablement cela que la reine ne lui a jamais donné à lui.

Il fut aussi le précepteur de la famille de Gondi qui devait compter dans ses rangs le célèbre cardinal de Retz. C'est sur ses terres qu'il a fondé plusieurs paroisses, plusieurs missions, où il rassemblait régulièrement les quelques centaines d'ouvriers de ces propriétés et il les enseignait, il leur annonçait la Parole de Dieu et il les confessait.

Il fut même, au moment de la mort de Louis XIII, participant du Conseil de conscience qui devait gérer les affaires du royaume en attendant la majorité de Louis XIV. A ce propos Mazarin qui était dans ce Conseil était "agacé par ce conseiller râpé insensible aux honneurs, réfractaire à la combinazione, en qui chacun voyait la conscience du Conseil. Privée d'arguments, la rancœur du ministre recherchait les petites compensations de la moquerie : "Voyez, Messieurs, disait-il un jour, comme Monsieur Vincent vient habillé à la cour et la belle ceinture qu'il porte !" En effet cette ceinture était déchirée. "Il fallut tout de même dix ans à ce diplomate hors de pair que fut Mazarin pour faire sortir du Conseil un homme qui ne demandait qu'à en partir."

Monsieur Vincent s'est occupé des grands, il s'est occupé des petits comme étant tous fils de Dieu et frères de lui-même. Mais aussi et ce n'est pas la moindre de ses œuvres, il s'est beaucoup occupé des prêtres. Dans ce dix-septième siècle, où beaucoup de prêtres avaient pratiquement abandonné leur ministère et dont lui-même rapporte qu'un évêque se plaignait qu'en son diocèse il y avait "7000 prêtre ivrognes et ignorants". Devant cet état pitoyable du clergé, Monsieur Vincent a voulu non pas créer des séminaires parce que ceux-ci devenaient de plus en plus fantaisistes et on n'y enseignait plus la véritable doctrine ni la véritable ardeur pastorale, mais il a fondé une congrégation, les Lazaristes, pour s'occuper des prêtres et il rassemblait tous les mardis soirs les prêtres de Paris pour leur enseigner l'évangile et la théologie qu'ils n'avaient eux-mêmes jamais appris quand ils étaient au Séminaire. Et quelques heures avant de mourir, le roi Louis XIII dira à Monsieur Vincent : "Si je vivais encore, j'ordonnerais que tous les évêques qui vont être nommés fassent trois ans de retraite avec vous, avant de prendre possession de leur diocèse."

Monsieur Vincent a été extrêmement proche de la vie de l'Église et cela se manifeste aussi dans la vie religieuse. Il était l'ami d'un autre grand spirituel de la même époque, Saint François de Sales qu'il a plusieurs fois rencontré. Mais là où cet éminent théologien et évêque a échoué, Monsieur Vincent a réussi. François de Sales voulait créer la Visitation, cet ordre de religieuses qui devaient visiter les malades, mais un cardinal de Lyon pensant que la vie religieuse, à ses yeux comme aux yeux de l'Église et peut-être aux yeux de Dieu, devait rester enfermée derrière les grilles et dans les cloîtres, n'a pas permis que cette fondation puisse prendre son véritable caractère de charité itinérante. Monsieur Vincent réussira, lui, en créant cette immense famille des Filles de la Charité qui a traversé les siècles et qui a magnifié cette bonté du Seigneur dans la gratuité du don aux pauvres, aux petits et aux mourants.

Ainsi ces quelques éléments nous font penser que Monsieur Vincent n'a vraiment pas ressemblé à son siècle, et c'est peut-être d'ailleurs pour cela que cette génération du dix-septième siècle a un petit peu ressemblé à Monsieur Vincent, car voyez-vous je crois que les générations se convertissent aux saints qui les contredisent le plus. Et c'est la manière de Monsieur Vincent d'être présent comme chrétien et comme prêtre à son époque, et peut-être qu'il n'y a pas d'autre manière de l'être aujourd'hui encore. Nous n'avons pas à vouloir être à la mode. Nous n'avons pas à vouloir être de ce monde. Si nous faisons cela, il y a de grandes chances que ce monde ne ressemble jamais à ce que nous devons être : des fils de l'évangile.

Nous prierons Monsieur Vincent pour qu'il nous aide, non pas à avoir autant d'activités que lui, mais au moins à sentir que la charité dont nous sommes inondés par la grâce de Dieu, nous devons la donner à tout un chacun, quel qu'il soit, toujours et partout. Et si vous aimez cet homme, ou plutôt si vous ne l'aimez pas beaucoup ou pas encore, je vous conseille de lire, un soir quand vous serez fatigués du labeur de la journée ce très beau petit livre d'André Frossard : Votre très humble serviteur, Vincent de Paul. Vous y retrouverez toute la douceur de cet homme, toute la grandeur de son âme, son exquise charité, et ce sera pour vous comme une invitation à une vie qui lui ressemble, plus évangélique, plus vraie et plus donnée.

 

AMEN