Esdras 9, 5-9 ; Matthieu 18, 5-10

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Exposition des Saints de l'Essone 
Saint Côme et Saint Damien 

 

V

ous me permettrez, en ce jour de Saints Côme et Damien qui sont, comme vous le savez, deux médecins célèbres dans l'antiquité et qui ont été canonisés à cause de leur métier en même temps que de leur sainteté, vous me permettrez de vous faire quelques réflexions sur la médecine.

Dans notre monde occidental, la médecine est une évidence, c'est une valeur qui va de soi. Quand on est malade, on va chez le médecin, ça ne fait aucun problème. Et pourtant c'est quelque chose de très extraordinaire quand on y réfléchit un tout petit peu, car, au dix-neuvième siècle, lors de l'expansion coloniale, ce dont on s'est aperçu, c'est que les autres peuples n'avaient pas, à proprement parler, une médecine. A l'exception des Chinois, avec l'acupuncture qui a pénétré ensuite en Occident, dans les autres peuples la médecine est un domaine qui tient un petit peu de la sorcellerie, des remèdes ou de la cuisine des plantes, tandis que dans notre monde occidental la médecine c'est un peu comme nous le disons, une vocation. Il y a des gens qui exercent ce métier comme service de l'autre et comme service dans son corps. Il ne s'agit pas simplement d'utiliser des plantes ou d'appliquer quelque remède magique, mais il s'agit d'établir un rapport humain entre le médecin et le malade ou le patient.

Or une telle conception aussi haute et aussi élevée de la médecine n'a pu naître effectivement qu'en Occident et pour une raison très précise, c'est qu'elle est au confluent de deux traditions : la tradition juive puis judéo-chrétienne et la tradition grecque. La tradition grecque dont étaient héritiers, en tant que médecins, saints Côme et Damien, insistait surtout sur l'aspect technique de la médecine. Depuis très longtemps dans le monde grec, il fallait soigner le corps. Cela faisait partie d'un art de vivre avec l'hygiène, avec le sport, avec les soins du corps, la cosmétique, les bains. Tout ceci composait une sorte d'ensemble dans la culture païenne et le soin du corps était caractéristique. Prendre soin de son corps faisait partie des activités humaines normales. Et l'on com­prend peut-être qu'aux yeux des sémites, des premiers chrétiens, cette activité qui consiste à prendre soin du corps ait pu paraître à certains moments un tout petit peu suspecte. D'où le fait, je crois, dans le livre du Siracide, d'une première réflexion bienveillante pour les médecins, mais ce n'était pas le cas auparavant. Dans la plus ancienne tradition juive, le médecin c'est le prêtre et par conséquent, toute fonction de diagnostic médical est auréolée d'une sorte de fonction sacrée.

Je pense que, précisément, vers ce quatrième siècle, il a dû se produire une sorte de confluent où, à la fois la technique de la médecine, telle qu'elle avait été élaborée par les médecins grecs et latins, ayant son statut très élaboré, a été reconnue par les chrétiens mais n'a pas été reconnue simplement comme une technique. C'est à partir de ce moment-là que la médecine est devenue quelque chose de très important car c'était le moyen de venir en aide à l'autre dans son corps et dans sa chair parce que son corps et sa chair étalent promis à l'immortalité. C'est pourquoi, même si le plus souvent, on insiste sur une certaine tradition monastique (qui n'épuise absolument pas la pensée monastique) de la domination sur le corps et du mépris du corps, il y a, en même temps dans la tradition, toute une série de textes dans lesquels on voit, au contraire, une sorte de grand soin du corps et surtout une grande admiration pour le corps. Pensez, par exemple, à ces grands textes de saint Paul sur l'Église comme corps. Saint Paul fait alors référence à certains textes philosophiques ou médicaux qui faisaient partie de la culture de cette époque-là.

Mais, ce qui est important, c'est qu'à ce moment-là, la médecine devient non seulement une technique au service du corps, mais plus véritablement un service de la personne dans son propre corps. Et la grandeur de la vocation médicale de nos jours, est incarnée en saints Côme et Damien, c'est-à-dire des gens qui ont manifesté leur sainteté dans le service du corps de leurs frères malades. C'est pour cela que, tout au long du Moyen-Age, s'est développé ce sens du service de "nos seigneurs les malades" au sens où leur corps devait être bénéficiaire du service d'autrui.

Au cours de cette eucharistie nous prierons, par l'intercession de saints Côme et Damien. Nous prierons d'abord pour les médecins car il me semble que dans notre époque le statut du médecin est en train de changer assez considérablement et de redevenir une sorte de technique et de se repaganiser. Nous prierons pour que les médecins ne perdent pas toute la dignité et la grandeur de la vocation dans laquelle ils peuvent réaliser une véritable sainteté dans le service de leurs frères. Nous prierons pour nous tous et plus spécialement pour ceux d'entre nous qui sont malades ou infirmes, afin que nous trouvions le courage de porter nos épreuves et nos infirmités dans notre chair, mais que nous le fassions dans cette véritable espérance de la résurrection et dans ce profond respect de notre propre corps appelé à devenir un jour la demeure de Dieu pour l'éternité.

 

AMEN