Romains 16, 25-27 ; Luc 7, 1-10

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

L

a rencontre un petit peu fortuite entre la fête des saints Côme et Damien, et d'autre part l'évangile que nous venons d'entendre, la gué­rison du fils du centurion, me suggère de vous dire quelques mots sur le problème de la vie, et par consé­quent du soin de la vie, qui s'appelle la médecine, tel que petit à petit il s'est élaboré dans la pensée chré­tienne.

La médecine n'est pas une invention des chrétiens. Même si l'on regarde l'Ancien Testament, on dirait qu'il y a une sorte de méfiance vis-à-vis de la médecine. Il y a quelques versets de l'Ancien Testa­ment qui disent qu'il ne faut pas aller voir le médecin, et on le met dans la même catégorie que les magi­ciens. Peut-être que dans l'Ancien Testament, les ma­giciens et les médecins se ressemblaient étrangement parce que leurs pratiques n'étaient pas toujours très rationnelles, donc, cela suscitait plutôt le mépris, et l'auteur du livre de la Sagesse dit qu'il vaut mieux se confier à Dieu.

En fait, la médecine est évidemment plutôt une invention des païens, c'est l'invention des grecs surtout, vous connaissez tous le serment d'Hippocrate, et la grande tradition des médecins grecs et romains, Gallien et les autres, qui ont rédigé de très grands traités, et même s'ils n'ont pas les mêmes bases scien­tifiques qu'aujourd'hui, ont quand même marqué suf­fisamment l'histoire de la médecine pour qu'un certain nombre de gens encore aujourd'hui s'y intéressent.

Seulement, la question était le but de la mé­decine dans le monde ancien dans le monde païen. En gros, on peut dire que la médecine avait deux buts. Le premier qui reste toujours valable, c'était de guérir les gens pour qu'ils continuent à vivre. Ce n'était pas toujours très efficace, il faut bien le reconnaître, mais le prestige était évident, car dans un monde surtout où l'environnement sanitaire posait beaucoup de problè­mes, la vie était beaucoup plus fragile et précaire, par conséquent, on trouvait assez souvent des citoyens, des hommes importants dans la vie et l'administration de l'empire qui remettaient complètement leur vie entre les mains du médecin. C'est pour cela qu'il y avait un dieu de la médecine qui s'appelait Asclépios (Esculape), et qui était chargé de protéger les mala­des. Il y avait de nombreux lieux de cures dans le monde antique pour soigner les malades.

Le deuxième but était aussi intéressant. C'était non seulement le salut individuel qui était recherché, mais on vivait dans un monde où le taux de la morta­lité était incomparable avec celui de notre temps. En fait, avoir des médecins dans la cité était une garantie pour la cité. Les médecins étaient reconnus comme tels, comme ceux qui pouvaient essayer d'enrayer ce phénomène de la mortalité qui s'abattait souvent sur les cités, surtout quand il y avait des épidémies. La médecine était essentiellement concentrée sur la sur­vie individuelle et collective. Au-delà, la médecine n'avait aucun pouvoir. Elle n'avait pas de raison d'être par rapport à une éventuelle immortalité de l'âme, au contraire, à ce niveau-là, ce n'était plus du domaine de la médecine.

Ce que les chrétiens ont eu l'audace de faire, parce qu'ils ont été cohérents et conséquents avec eux-mêmes, ils ont pris la conséquence du fait que la vie était un don de Dieu. Les païens ne le pensaient pas vraiment, mais les chrétiens, avaient une certi­tude, c'est que leur Dieu était un Dieu vivant, et que le plus grand cadeau que Dieu avait fait à l'homme, c'était de lui communiquer son souffle de vie. C'était déjà comme cela dans l'Ancien Testament, mais pour les chrétiens, c'est devenu d'autant plus décisif. Rece­voir le souffle de vie, c'était pourquoi ? C'était pour vivre sur cette terre mais pour ensuite recevoir au cœur même de cette vie biologique et psychique que nous avons reçue par la naissance de nos parents, une vie nouvelle, qui est la vie de la grâce, la vie du salut en Jésus-Christ. Pour les chrétiens, la vie naturelle, la vie qu'on soigne avec des médicaments, et la vie sur­naturelle, la vie que Dieu donne par la baptême et les sacrements, finalement, n'étaient pas absolument dis­sociables. Donc la vie avait cette double dimension, à la fois la vie de tous les jours, celle que nous menons, mais cette vie de tous les jours, cette vie biologique, cette vie animale et psychique était le support d'une vie spirituelle. Même s'il fallait tout faire pour la vie spirituelle, la vie avec Dieu, la vie en Dieu, cette vie en Dieu nécessitait le support physique de la vie natu­relle que nous avions reçue par la naissance.

Cela changeait considérablement la perspec­tive. A partir de là, le soin qu'on apporte aux malades, la guérison, le fait d'être là au service de la vie biolo­gique, prenait un sens qu'il n'avait pas auparavant. Soigner un malade, c'était lui donner la possibilité à travers le cheminement de sa souffrance, de son épreuve et de sa guérison, la possibilité d'approfondir le cheminement de sa vie vers Dieu. C'est donc pour cela que la médecine, les soins, les ordres qui se sont occupés des malades, ont pris dans l'Église, une véri­table dimension. Tout comme le Christ, dans l'his­toire, avec le fils du centurion, ne dit pas au centurion : écoute, mon pauvre ami, de toute façon, il va mourir, et l'on verra bien de l'autre côté si on l'accepte au pa­radis ou non ! Ce que beaucoup de chrétiens ont pensé pendant très longtemps : après tout, si on souffrait, qu'on en bavait, si on était complètement souffreteux, finalement, cela pouvait devenir des garanties pour entrer dans le ciel, en réalité le Christ dit : non, je vais le guérir. Mais évidemment, le signe même du mira­cle qui rend la vie au fils malade, c'est pour que cela fasse grandir la foi du centurion.

Donc, il y a une sorte de lien profond entre la guérison du fils du centurion, et l'acte de foi qu'il pose, parce que désormais pour les chrétiens, vie telle que nous l'avons reçue dans l'ordre de la création et vie telle que nous la recevrons par la plénitude de la Résurrection et qui est déjà inaugurée par le baptême, ne sont pas dissociables. C'est la raison pour laquelle, aujourd'hui encore dans l'Église, tout ce qui concerne le souci, le soin, la visite des malades, ne relève pas simplement, comme on a parfois tendance à le faire d'une manière trop moralisante, d'un seul souci de charité (ce qui est déjà très bien et très grand), mais ce n'est pas seulement la charité pour faire du bien et être gentils avec les malades parce qu'ils sont dans une mauvaise posture, mais c'est parce que le souci et le respect de la vie naturelle des gens, et particulière­ment dans le moment où elle est mise en cause par la maladie, la souffrance, la menace de mort, peuvent être le lieu même de la révélation, de l'accueil de la vie que Dieu donne par la grâce, et qu'il donne en plénitude par le mystère de la Résurrection.

 

 

AMEN