Job 21, 1+7-26 ; Luc 10, 17-24

Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

A

l'occasion de la visite du Dalaï-lama qui actuellement visite les communautés boudd­histes en France, on interrogeait ce matin à la radio des bouddhistes. J'ai eu un peu le sentiment, et je n'y connais rien, que ce n'était pas très respectueux du bouddhisme et de son message, que de réduire le message bouddhiste à ce témoignage que je vous rap­porte, et qui m'a interrogé, je ferai la comparaison entre la conscience de cette dame et la conscience de Côme et Damien que nous fêtons en ce jour. Elle di­sait : "Quand je me réveille chaque matin, je me mets en harmonie avec l'esprit, j'ouvre ma fenêtre et je contemple mes géraniums pour essayer de m'inspirer de l'esprit et de la paix des géraniums, etc ... " Le reste du vocabulaire ne m'est pas assez familier, donc je ne peux pas développer cette idée. Elle terminait son témoignage par l'idée qui vient d'ailleurs de Bouddha, qui est la pleine conscience. Je me disais moi-même en me levant n'ayant pas de géraniums à ma fenêtre, mais des frères dans quelques instants pour les Laudes, qui sont d'autres géraniums, que je ne serai pas forcément en pleine harmonie avec mes frères, du moins, si...

Qu'est-ce que cette conscience qui animait nos frères chrétiens Côme et Damien ? Quelle inten­sité ils avaient sur le monde, sur leur bonheur, ou sur la façon de vivre, pour qu'ils acceptent si facilement de donner leur vie ? C'est quoi la conscience chré­tienne ? Ce n'est pas celle des géraniums, j'en suis certain. C'est vrai que nous avons peut-être plus que les autres une conscience plus aiguë du mal, du tragi­que, du combat que nous avons à mener contre le mal en ce monde, et que notre démarche n'est pas d'em­blée individuelle, même si effectivement, notre monde contemporain tente de ramener à une sorte de démarche spirituelle singulière et à isoler les uns des autres. Fondamentalement, nous sommes "Église,"  nous portons les uns et les autres, nous avons à porter les fardeaux les uns des autres. C'est ce que nous fai­sons normalement ici, dans le secret de nos cœurs et de notre prière, dans la générosité de ce cœur ouvert que nous offrons aux autres dans l'Eucharistie, nous ne sommes pas là pour nous, mais pour le "salut du monde". Dieu est assez grand pour faire de cette pré­sence que nous offrons ici un retour sur notre propre salut, mais il y aurait trop d'orgueil à imaginer ce re­tour, nous sommes là pour la salut du monde. Nous sommes posés là comme une pierre gratuite et si nous commençons à imaginer ce que nous pourrions en recevoir pour nous, nous parasitons la véritable cons­cience qui est la nôtre parce que nous sommes là pour le monde.

Et la conscience chrétienne, c'est vrai qu'elle a eu mauvaise presse, à force de s'occuper de mort, de souffrance, elle n'avait pas l'air de s'occuper de beau­coup de bonheur, et les gens dans ce qu'ils disent maintenant, tentent de récupérer un peu ce "je vou­drais être heureux". Cela n'a pas toujours été le motif et le refrain de la conscience chrétienne. C'est vrai aussi que ces mêmes chrétiens Côme et Damien, dans la façon dont ils voient leur vie, embrassent un tout, une sorte de mouvement qui va de la naissance à la mort et au-delà de leur mort, et ils la voient non pas comme un fait isolé, la vie de Côme, la vie de Da­mien, la vie de Jean-François, mais au contraire comme dans un dessein plus large, une histoire qui s'écrit, et cette histoire qui s'écrit elle se trace avec moi et avec les autres, tous ensemble. La conscience du chrétien, la conscience de Côme et Damien c'est à la fois traverser leur mort, cela va au-delà, ça continue à avoir un sens, et en même temps elle s'inscrit dans un don vis-à-vis des frères et des sœurs qui sont avec nous, qui sont envoyés. Conscience d'un peuple que Dieu s'est choisi et qu'Il met en mouvement, en mar­che, et ce peuple avance chaotiquement, aux diffé­rents rythmes des membres de ce peuple, comme des brebis dans un troupeau, tout en restant au cœur du troupeau, quelques-unes s'échappent, et d'ailleurs, le pasteur va les rechercher. Nous avons à maintenir un rythme dans ce peuple de chrétiens, de frères et de sœurs, qui est le mouvement même du "dessein de salut". Nous sommes là comme si nous maintenions par chaque Eucharistie le mouvement du dessein de Dieu sur le peuple des hommes que nous représentons ici, bien malgré nous. Nous sommes des ambassa­deurs de ce mouvement de dessein. Les martyrs que nous fêtons sont des ambassadeurs plénipotentiaires, qui ont totalement représenté le Christ et qui en tête du troupeau, mènent la danse, mènent le don. C'est là qu'est la conscience chrétienne, c'est là qu'il y a la générosité, c'est là qu'il y a une sorte d'oubli de soi qu'on a appelé selon la tradition monastique, le renon­cement. Mais ce renoncement n'est pas de s'annuler comme le préconise le bouddhisme, mais c'est un épanouissement travers le chemin des autres et le chemin de Dieu. Mais ce retour ne nous appartient pas, il appartient au mystère même de Dieu pour nous, nous sommes ici, mais pas pour nous tout seul. C'est pour cela qu'il faut effacer toute trace trop dévo­tionnelle qui serait toujours une sorte d'enfermement. Il y a une objectivité de la grâce sacramentelle de l'eucharistie qui nous oblige à être présents pour les autres, au nom des autres, en ambassade et pas seule­ment pour notre réconfort, même si nous en avons besoin. Ce réconfort viendra de la prière de celui qui est à côté de moi et pas de ma prière, du moins pas uniquement.

Je crois que c'est là que nous retrouvons le goût de l'Église, et que nous commençons à retrouver ce que pouvaient vivre Côme et Damien pour avoir eu le courage, et il en faut, de donner leur vie jusqu'au bout. Commençons par donner une part du cœur qui nous habite et laissons-le s'ouvrir au mystère même que Dieu célèbre devant nous en donnant son Fils.

 

AMEN