Amos 9, 1-6+8 b-10 ; Luc 8, 26-39

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

P

our les Anciens, qu'ils soient de la culture sé­mitique du Proche-Orient ou de culture grec­ques, n'avaient pas sur la maladie un regard tout à fait semblable au nôtre. Pour nous aujourd'hui, la maladie, qu'elle soit psychique, mentale ou corpo­relle, la maladie correspond à des causes bien déter­minées, soit des mécanismes psychologiques qui ne sont pas en place quand il s'agit de maladie mentale, soit de mécanismes physiologiques qu'il s'agit au maximum de corriger ou de redresser par des médi­caments appropriés. Nous avons donc avec la maladie un abord plus familier. C'est un domaine où l'homme même s'il mesure tous les jours ses limites sait à peu prés comment faire face par un traitement approprié.

Dans le monde ancien, la maladie renvoie di­rectement à une dimension religieuse et ceci aussi bien pour les maladies psychologiques que physiolo­giques. Chez les Grecs, on appelait l'épilepsie le mal sacré car on pensait que c'était un Dieu qui tout à coup s'emparait de vous et vous mettait dans un état de transe. Regardez le nombre de psaumes que nous chantons dans lesquels les personnages qui parlent sont des malades. Ils crient du fond de leur maladie. C'est leur maladie qui est le lieu même de leur cri vers Dieu. La maladie a donc une connotation autrement plus profonde, immédiatement spirituelle. Etre ma­lade c'est voir apparaître dans sa chair ou dans son esprit la nécessité d'un renouveau, d'un approfondis­sement ou une confortation de la relation à Dieu. C'est une des choses que le christianisme a vécu avec la plus grand intensité.

Quand il y a un malade, il est question, là, de la présence ou de l'absence de Dieu. Quand le malade souffre il crie vers Dieu et il ne peut demander qu'à Dieu de le guérir. Bien sûr on utilisera des onguents, des potions, on mettra de l'huile sur les plaies, mais fondamentalement la maladie traduit l'homme qui crie vers Dieu. Et je crois que c'est pour cela que la tradi­tion chrétienne a honoré plus spécialement les saints Côme et Damien. Et c'est pour cela aussi que, dans les récits de Jésus, on a privilégié les miracles de guéri­son. Nous venons de lire celui du possédé de Gérasa. Pourquoi ? Parce que précisément l'épreuve dans le corps ou dans l'esprit est la manifestation que là Dieu peut intervenir. Et dans cette perspective-là, la mala­die est d'abord et toujours une épreuve spirituelle.

Voilà pourquoi l'attitude chrétienne vis-à-vis des malades et de la maladie doit être délicate et pleine d'attention. Premièrement il ne faut pas trans­poser les catégories anciennes de l'antiquité sur notre comportement actuel en disant : "Je vais vous imposer les mains et vous serez guéris !" C'est faux ! Nous savons que la structure de l'homme a une histoire, une consistance et qu'il faut passer par les moyens nor­maux, les causes normales, l'analyse des symptômes, etc … Il faut faire tout ce qu'il faut du point de vue humain. Mais il faut savoir en même temps qu'à tra­vers tous ces gestes médicaux, ces soins qui sont don­nés s'adressent à quelqu'un qui, car cela reste vrai, à cause de sa maladie, vit d'une façon plus profonde et plus intense le mystère de sa relation avec Dieu, qu'il le mesure ou qu'il ne le mesure pas, c'est un autre problème. Il y a là un terrain plus propice dans lequel l'irruption de Dieu au cœur de la maladie et de celui qui souffre peut, à tout moment, surgir.

C'est ce que moyen-âge a essayé de réaliser quand il parlait de "nos seigneurs les malades". On faisait l'hôtel-Dieu pour soigner le corps mais en même temps on soignait le malade comme l'image du Christ. Aujourd'hui, vis-à-vis des malades et de la maladie, nous devons trouver la même chose. A la fois ce souci très humble et très précis du soin du corps ou de l'âme avec les procédés que la science ou les connaissances humaines nous permettent d'acqué­rir pour effectivement y faire face de façon très ré­aliste, et en même temps cette approche profondément spirituelle qui consiste à savoir que dans le moindre geste, dans le moindre soin, se joue ce mystère du malade qui, dans sa chair, crie vers Dieu. Nous prie­rons par l'intercession des saints Côme et Damien, à la fois pour tous ceux qui souffrent dans leur chair, pour que, si Dieu le veut, ils reçoivent la guérison, et pour que aussi, à travers cette épreuve, ils puissent redécouvrir cette relation que, depuis toujours, Dieu veut fonder et entretenir avec eux.

AMEN