Daniel 4, 16-24 ; Luc 8, 40-56

Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

Q

uand nous parlons de martyre, nous pensons souvent qu'il s'agit là d'une grâce et que seul Dieu peut choisir qui aura cette grâce. Mais lorsque nous fêtons les martyrs certes nous fêtons l'œuvre de Dieu, le don fait par Dieu à ces hommes et ces femmes qui tout au long de l'histoire de l'Église ont versé leur sang comme le Christ pour sauver le monde, mais ce qui est un peu gênant c'est que nous ne savons pas très bien quoi faire de leur courage ou de leur humilité. Souvent les tortures qu'on leur a infligées sont telles que peut-être peu d'hommes les auraient aussi vaillamment supportées. Alors nous pensons que "la grâce a surabondé" et que ce n'est pas eux qui mouraient mais le Christ qui mourait en eux, ce qui est vrai.

Mais pourtant, je pense que la grâce n'élimine pas pour autant l'homme ou la femme qui subit ce martyre. Je voudrais y réfléchir avec quelques phrases de Bernanos dans le Dialogue des Carmélites. La scène se passe alors que, après la mort de la première prieure elles ont voté leur souhait de devenir martyre. Sœur Constance dit à sa nouvelle prieure : "Avec la permission de Votre Révérence, c'est vrai que je ne suis pas absolument sûre d'avoir peur de mourir, mais j'aime tant la vie. Au fond, n'est-ce pas la même chose ?" Ceci ne nous dit rien sur le martyr et pour­tant ceci nous dit tout. Je poursuis le Dialogue. La prieure est partie. Sœur Gertrude et sœur Catherine restent ensemble. Sœur Catherine : "Et vous, sœur Gertrude, comment passeriez-vous votre dernière nuit ?" Sœur Gertrude : "Mon Dieu, il me semble que l'occasion me paraîtrait si belle que ma crainte de la manquer l'emporterait sur la peur !" Une autre sœur intervient. Écoutez bien car ceci est délicieux sœur Anne : "Et moi, je voudrais bien monter à l'échafaud la première. J'irais très vite jusqu'à la machine, sans regarder ni à droite ni à gauche, comme je faisais chez nous sur la grande échelle pour ne pas avoir le vertige." Sœur Gertrude : "Et qu'est-ce que vous di­riez, vous sœur Constance, à ce moment-là ?" Sœur Constance : "Oh moi, rien du tout !" sœur Gertrude : "Quoi ? Pas même une prière ?" sœur Constance : "Je ne sais pas. Mon bon ange le dira pour moi. J'au­rai bien assez de mourir".

Ce qui se passe pour le martyr, c'est que de fait, non seulement ces hommes et ces femmes ont fait don intérieur, avant même leur mort, de leur vie, mais ils acceptent une chose absolument inacceptable, c'est de ne pas avoir leur propre mort. C'est d'avoir la mort d'un autre ou d'une autre. C'est d'avoir la mort peut-être du Christ, en tous les cas la mort de quel­qu'un qu'on ne connaît pas ou qu'on n'a pas choisi. Et d'accepter que sa propre mort, on en soit dépossédé totalement. le martyr est celui qui, a priori, a dû ac­cepter en lui-même que même sa mort ne lui appar­tienne pas. Et je crois qu'on trouve là le secret de celui qui, peut-être appelé à être martyr ou qui le devient par les événements qui peuvent l'amener à l'être, c'est celui qui non seulement accepte de donner, jour après jour, ces parcelles de vie qu'on essaie de garder pour soi, mais encore plus, lâchant tout de cette vie, il lâ­che aussi sa propre mort.

Ces réflexions de religieuses avant le martyre, celle qui se hâte de monter à l'échafaud pour ne pas avoir peur, celle qui dit : "Je ne dirai rien ! Finale­ment, j'ai bien assez de mourir !" disent tout à la fois la difficulté d'accepter que sa propre mort ne soit pas une dernière fois son affaire, mais celle de Dieu. Et c'est en cela que nous pouvons comprendre le cou­rage, l'humilité des martyrs qui nous précèdent sur le chemin de la foi, non pas dans leur persévérance dans les tortures, mais surtout parce que, du fond d'eux-mêmes et peut-être même sur toute leur vie, ils étaient prêts à donner non seulement leur vie mais aussi leur propre mort.

Qu'à l'exemple des saints Côme et Damien et de tous les martyrs que nous fêtons jour après jour dans l'Église et qui constituent comme une immense assemblée qui, palmes à la main, célèbre le Christ sur sa croix, salut pour le monde, retrouvons courage pour donner, au moins, un petit bout de notre vie au Christ, afin d'être nous aussi gagnés par le salut et par la joie d'être sauvé.

AMEN