Jérémie 32, 31-32+36-44 ; Matthieu 22, 1-14

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Mussy-sur-Seine : Côme et Damien

 

L

es saints Côme et Damien que nous célébrons aujourd'hui étaient des médecins et furent martyrisés prés d'Alep en Syrie. Beaucoup de miracles se produisant sur leur tombe ils devinrent extrêmement célèbres tout au long du Moyen-Age comme " saints guérisseurs" et intercesseurs pour toutes sortes de maladies.

Je voudrais réfléchir avec vous sur l'incidence de notre condition corporelle dans notre foi. En effet, il pourrait être facile (et l'on se permet souvent) de plaisanter un peu sur cette superstition qui a eu cours durant tout le Moyen-Age et qui se retrouve encore de nos jours de la part de gens qui s'imaginent qu'en fré­quentant des saints, en les priant, en allant toucher les pieds de leur statue, on obtiendra telle ou telle guéri­son plus ou moins miraculeuse. Certes, il y a dans cette manière de faire proprement superstitieuse quel­que chose qui vient du paganisme, une certaine re­cherche du merveilleux à tout prix, une sorte de maté­rialisation de la foi et de notre vie religieuse qui ne correspond pas du tout à l'évangile. Mais si notre "ri­canement" protecteur à l'égard de ces pratiques de­vient trop absolu nous risquons, nous aussi, de sortir de la pensée de l'évangile et de nous imaginer que notre religion, notre foi est quelque chose de pure­ment spirituel, de tout à fait éthéré, et finalement de très désincarné, comme si l'être humain, que le Christ est venu sauver, n'avait pas aussi un corps, et comme si les malheurs de ce corps, ce qu'on appelle la mala­die, les infirmités, la vieillesse et finalement la mort corporelle, étaient sans aucune importance aux yeux de Dieu, aux yeux du Christ, comme si les chrétiens devaient vivre comme de purs esprits, en essayant de se convaincre que leur corps n'est qu'une sorte d'appa­rence plus ou moins fastidieuse qu'ils doivent traîner tout au long de leur vie et qui, finalement, n'a aucune importance par rapport au salut. Cela n'est pas du christianisme. C'est peut-être une forme tout à fait dérivée de pseudo-platonisme, en tout cas cela n'a rien à voir avec l'évangile.

Le Christ est venu pour nous sauver non seu­lement dans notre esprit, mais aussi dans notre corps. Et la foi en la résurrection de la chair nous montre bien que le salut n'est pas une affaire purement spiri­tuelle et mentale, mais que le salut concerne l'homme tout entier, corps et âme. Le Christ nous promet une vie éternelle qui sera une vie charnelle autant qu'une vie spirituelle. D'ailleurs, le mot spirituel, quand il est employé dans le christianisme ne doit pas être pris, à tort, comme le prendraient des spiritualistes, dans le sens d'une partie purement mentale de nous-mêmes. Quand on parle des réalités spirituelles, on veut dire des réalités qui relèvent du Saint Esprit. Mais le Saint Esprit ne s'intéresse pas seulement à notre psycholo­gie ou à notre âme, Il s'intéresse aussi bien à notre corps. Au sens chrétien du terme, les réalités spiri­tuelles ce sont les réalités vivifiées par l'Esprit Saint, et cela va depuis ce qu'il y a en nous de plus charnel jusqu'à ce qu'il y a en nous de plus spirituel. Tout cela est pris par l'Esprit Saint.

Donc nous aurions tort de considérer que ce qui intéresse notre chair, notre corps est sans impor­tance aux yeux de Dieu. D'ailleurs les mystères cen­traux de notre foi sont des mystères charnels. Qu'est-ce qu'être chrétien ? C'est croire que Jésus-Christ, c'est Dieu qui a pris chair. Jésus-Christ a pris une chair d'homme, un corps d'homme, pas simplement une apparence, pas simplement une âme humaine, mais une chair en tout semblable à la nôtre. Et si nous vénérons la vierge Marie, et cela est un des éléments caractéristiques de notre foi, c'est parce que la vierge Marie a donné sa chair au Fils de Dieu. La relation entre Marie et son fils est une relation certes spiri­tuelle, c'est une relation dans laquelle le cœur de la vierge Marie est au premier plan, mais cela ne veut pas dire que cette habitation, cette œuvre de l'Esprit Saint dans la vierge Marie, a été une œuvre purement éthérée. Cela a été une oeuvre charnelle, Il a façonné la chair du Fils de Dieu avec la chair de Marie.

Et un autre mystère encore plus important de notre foi, celui de la Pâque du Christ, est encore un mystère de la chair, car le Christ est mort sur la croix dans sa chair. Ce n'est pas son âme qui est morte, ce n'est pas sa divinité bien sûr, ni non plus son âme humaine car l'âme est immortelle, c'est son corps qui est mort. Et la résurrection, c'est la résurrection de la chair du Christ. Et c'est pour cela que la résurrection de la chair du Christ, qui est le mystère central de notre foi, implique nous aussi nous ressuscitions dans notre chair.

Vous le voyez, il y a une manière faussement spiritualiste de prendre notre foi qui est pire que la superstition de ceux qui viennent toucher les pieds des saints en croyant que cela va leur donner la guérison du corps. Et il est bien possible que ce geste, un peu maladroit, qu'accomplissent certains dévots, tiennent une foi réelle qui s'exprime peut-être mal, mais qui est une foi authentique dans l'intérêt que Dieu, par l'in­termédiaire des saints, porte non seulement à notre vie spirituelle et morale, mais aussi à notre vie corporelle.

Sachons mettre notre foi, sachons mettre la présence de Dieu, sachons mettre la grâce de Dieu dans notre être tout entier, corps et âme. Ne mépri­sons pas notre corps. Cela fait partie essentielle de notre foi de penser que notre corps est digne d'intérêt digne de respect. Et il est digne d'amour parce que Dieu nous aime, corps et âme. Et si la morale chré­tienne est si exigeante en ce qui concerne le corps, si la morale conjugale, la morale sexuelle est une morale parfois difficile à pratiquer, ce n'est absolument pas par mépris du corps, au contraire. C'est parce que ce corps mérite beaucoup d'honneur, parce qu'il est le temple de Dieu, le temple du Saint-Esprit, parce qu'il est destiné à la gloire, et qu'on ne peut pas traiter n'importe comment ce qui est destiné à la gloire.

Il y a dans notre foi deux sacrements qui tou­chent immédiatement à notre corps, il y a le sacre­ment de l'amour, de l'amour conjugal, de l'amour charnel, le sacrement du mariage qui vient mettre la présence même de la charité divine dans le cœur de l'homme et dans le cœur de l'homme s'exprimant aussi par sa chair, il y a aussi le sacrement de l'onction des malades qui nous ramène à ces saints Côme et Da­mien et qui est le sacrement de la guérison et de la guérison non pas seulement de nos péchés, mais aussi de la guérison de notre corps, de ce pauvre corps qui, à certains moments, traîne tant de difficultés, tant de souffrances et tant de peines sur lesquelles le Christ se penche aujourd'hui avec autant de miséricorde et de tendresse qu'Il se penchait sur les souffrances de ceux qui vivaient en son temps et qu'Il "allait guérissant par les routes et les chemins".

Venons à cette eucharistie pour recevoir la grâce de Dieu, dans notre esprit et dans notre chair, pour que notre chair soit, elle aussi, transfigurée par sa présence.

AMEN