SAINT MATTHIEU
Ep 4, 1-13 ; Mt 9, 9-13
St Matthieu - (21 septembre 1981)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Brienne-le-Château : détail de la chaire de vérité
Saint Matthieu
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e saint Matthieu nous ne savons qu'une seule chose par les récits de l'évangile et c'est lui-même qui nous le rapporte, c'est le récit de sa vocation. Il était non pas un fonctionnaire comme le seraient aujourd'hui les employés chargés de percevoir les douanes ou les impôts, mais un publicain, c'est-à-dire un homme à gages qui pressurait ses compatriotes pour le compte de chefs de publicains plus riches que lui. A cette époque, l'impôt n'était pas organisé de façon démocratique, en fonction de la fortune de chacun, mais simplement l'État chargeait tel citoyen plus fortuné donc capable de subir une difficulté éventuelle, de ramasser sur le dos de ses concitoyens l'argent dont l'État avait besoin. Les méthodes utilisées par celui ainsi chargé de collecter l'impôt avaient peu d'importance. C'était donc une opération très fructueuse pour ceux qui n'étaient pas très honnêtes et délicate pour ceux qui la subissaient. C'est la raison pour laquelle les publicains étaient si mal vus, étaient des marginaux, des pécheurs publics. Mathieu ne faisait pas partie des gros gangsters de cette affaire, c'était simplement un petit employé qui n'était pas pour autant un petit saint, mais un homme de main. Or voilà que Jésus a choisi dans ce milieu-là aussi un disciple et même un apôtre.
Nous voyons aussi que, avant de suivre le Christ, Mathieu donne un repas à ses anciens amis, à tous ces petits gangsters de son milieu et Jésus ne dédaigne pas de participer avec ses disciples à ce repas au point que les pharisiens murmurent. Et Jésus leur répond qu'Il n'est pas venu pour les bien-portants ou ceux qui se croient tels, mais pour les malades qui savent qu'ils ont besoin de médecin, qu'Il n'est pas venu pour les justes mais pour les pécheurs, que le plus important ce n'est pas les sacrifices que l'on offre avec ostentation mais la miséricorde, c'est-à-dire le cœur capable de sentir la misère, la peine des autres.
Saint Matthieu était un pauvre non pas au sens pécuniaire du terme, c'était un pauvre au sens de l'honorabilité, de la vertu, de l'opinion publique, c'était quelqu'un de méprisé, de mal vu, de rejeté, de marginalisé. Il y a une deuxième chose que nous savons de saint Matthieu, c'est qu'il a pris la plume pour nous parler de Jésus. Nous le connaissons par son oeuvre littéraire, cet évangile, le premier dont il est l'auteur. Il l'a écrit probablement autour des années cinquante, sinon le premier car il est possible ait déjà écrit les brouillons du sien propre à Rome un peu avant, il l'a écrit sans doute en araméen. Matthieu ou un de ses disciples l'a ensuite traduit en grec et c'est ainsi qu'il nous est parvenu. Cet évangile de saint Matthieu est particulièrement précieux et ses caractéristiques principales sont les suivantes.
C'est d'abord l'évangile le plus systématique, le plus ordonné, celui dans lequel les discours du Christ sont rassemblés en un tout homogène. Souvenez-vous de ce discours inaugural sur la montagne qui commence par les Béatitudes et dans lequel toute la nouvelle Loi nous est proposée, d'une manière extraordinairement précise et profonde : "Quand vous jeûnez ne le faites pas pour qu'on vous regarde". Quand vous priez dites "Notre Père". "Soyez parfaits comme votre Père du ciel est parfait". "On vous a dit aimez vos amis et haïssez vos ennemis et moi je vous dis : aimez vos ennemis", etc. Toutes ces paroles de l'évangile qui nous sont si familières, qui ont si souvent retenti à nos oreilles et à notre cœur, sont rapportées par saint Matthieu. Et de même tant de paraboles du Royaume et de textes comme la proclamation de Pierre : "Tu es le Fils du Dieu vivant". Donc un évangéliste très méticuleux, très soigneux. L'évangile de saint Matthieu est aussi celui qui est le plus proche de l'Ancien Testament. Sans cesse, à propos de tel ou tel évènement, saint Matthieu se réfère à telle annonce prophétique, à tel évènement du passé qui déjà, par avance, dessinait les contours de ce geste ou de cette parole du Christ. C'est donc par excellence l'évangile de la continuité de la révélation entre l'Ancien et le Nouveau Testament. Il n'y a pas deux plans de Dieu : un premier plan sur le peuple élu et qui aurait capoté en quelque sorte, après quoi Dieu se serait repris et aurait instauré une alliance nouvelle, complètement hétérogène à la première. Ceci est une hérésie qui a eu beaucoup d'adeptes dans l'Église primitive.
Peut-être d'ailleurs, en écrivant son évangile, saint Matthieu faisait-il attention à contredire cette hérésie, pour bien marquer qu'il y a une continuité dans le plan de Dieu. Ce que Dieu a rêvé de faire avec son peuple Israël, c'est la même chose que ce qu'Il a accompli avec Jésus Christ et ensuite avec l'Église et toutes les Nations. Car l'évangile de saint Matthieu, s'il marque ainsi avec soin la continuité entre l'Ancien et le Nouveau Testament, est aussi celui qui nous manifeste de la façon la plus claire et la plus nette que tous les peuples sont appelés à cette alliance nouvelle inaugurée avec Israël. N'est-ce pas cet évangile qui après commencé par la généalogie du Christ qui nous montre cet enracinement de Jésus dans la race de David et d'Abraham, continue aussitôt par l'épisode des mages, ces païens venus du lointain Orient et qui sont les premiers à venir adorer le Christ, le Sauveur naissant, qui apparaît ainsi non seulement le Sauveur d'Israël mais le Sauveur de toutes les nations.
Nous pouvons résumer en un mot tous ces éléments apparemment épars : l'évangile de Saint Matthieu, la personnalité de saint Matthieu, l'expérience spirituelle de saint Matthieu, c'est celle de l'universalité du salut. Le salut est pour tous. Il est pour Israël, il est aussi pour les nations païennes. Il est pour les justes, il est aussi pour les pécheurs. Il accomplit la Loi, il est aussi l'évangile de ceux qui n'ont pas su accomplir la Loi. Oui, l'évangile c'est le salut universel pour tous les hommes. Que l'apôtre évangéliste saint Matthieu mette dans notre cœur, à la fois cette confiance inébranlable dans le Christ Sauveur venu pour tous et pour chacun de nous, si pauvres et misérables que nous soyons. Qu'il mette aussi dans notre cœur cette passion missionnaire qui fait que nous nous sentons envoyés à tous pour que tous les hommes, de toutes les nations de tous les continents, pécheurs ou justes soient rassemblés dans le Royaume de Dieu.
AMEN