MATTHIEU VU PAR LE CARAVAGE
Ep 4, 1-13 ; Mt 9, 9-13
St Matthieu - (21 septembre 2005)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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e ne résiste pas au plaisir de vous faire l'exégèse et le commentaire spirituel du texte que nous venons d'entendre. Celui qui l'a peut-être le mieux compris, mieux que les plus grands savants en exégèse, mieux que les plus grands spirituels, je veux parler de ce brigand de peintre génial théologien qui s'appelle Michel Angelo de Merrizi Caravagio, dit Le Caravage. Beaucoup d'entre vous ont du, une fois ou l'autre, aller à saint Louis des Français à Rome et dans la petite chapelle qui se trouve à main gauche, je ne me rappelle plus du nom, il y a ce magnifique triptyque dédié à la mémoire et à la célébration de saint Matthieu, et dont on retient généralement le panneau central qui est la vocation de Matthieu, c'est-à-dire, c'est exactement le texte que nous venons d'entendre.
Curieusement, Caravage, comme à son habitude prend soin d'interpréter l'évangile de façon provocante. Car pour lui, il faut de la "provoque" pour entendre la force de la parole évangélique, sa force dérangeante, et sa force bouleversante. Donc, le premier paradoxe du tableau du Caravage, vous vous en souvenez, c'est que alors que l'évangile nous dit : "Il vit un homme assis au bureau de la douane", dans le tableau du Caravage, nous ne sommes pas à la douane. La douane, c'est en fait une échoppe, c'est un bureau ouvert, avec une banque pour percevoir les octrois, et pour recevoir le fisc. Précisément, c'est génial que Caravage ait choisi d'enfermer son Matthieu avec les autres personnes déjà dans la chambre, dans la maison, comme on le dit ensuite. C'est-à-dire qu'il télescope les deux scènes, celle de l'appel, et celle du repas. C'est déjà une idée géniale, car c'est presque une idée que n'a pas eue saint Matthieu. Le peintre fait coïncider l'appel dans le moment même de ce repas un peu "débauche", il faut bien le dire, il ne rentre que peu de lumière, ce qui est évidemment la technique du Caravage, mais il ne rentre de la lumière que par une sorte de soupirail, et un peu par la porte où précisément, entre Jésus. Donc, c'est extraordinaire, il y a une sorte de simultanéité dans l'appel et dans le repas avec les pécheurs.
C'est là saint Matthieu mieux qu'il ne s'est compris lui-même. Chez Matthieu, une des clés de l'évangile c'est précisément le fait que la miséricorde et le salut de Dieu, viennent resplendir dans ce monde un peu chaotique de Capharnaüm qui était celui de Matthieu tel que l'a peint Le Caravage. Vous remarquerez, si vous observez ce tableau, et cela vaut la peine de faire un peu de Lectio Divina dessus autant qu'avec l'évangile. Vous remarquerez que l'assemblée est désordonnée, la table est désordonnée, l'atmosphère c'est une espèce de combat lumière-ténèbres. Je crois que c'est une des intuitions fondamentales du Caravage, c'est que le salut ne sort pas ou ne fait pas sortir l'homme de cette situation difficile qui est celle du croyant dans le monde. Par conséquent, le salut ne peut se manifester à l'homme, surtout à l'homme pécheur. Or les douaniers, les gens de l'octroi, les publicains n'avaient pas très bonne presse à l'époque, ils faisaient partie de cette catégorie de pécheurs publics, en réalité, il faut arriver à faire resplendir la miséricorde dans cette maison un peu louche, dans laquelle les revenus du publicain Matthieu, ne sont pas très clairs dans leurs origines, l'impôt n'est pas toujours très net, pourtant, la miséricorde et le salut de Dieu arrivent là. Je crois qu'en langage pictural, c'est la traduction véritable de l'évangile de Matthieu. Le Christ est passé comme la lumière du monde, mais Il est passé comme une lumière qui savait s'adapter à l'œil et à cette espèce d'obscurité dans laquelle évoluent les personnages.
Ce qui est extraordinaire, c'est que les personnages ne s'y trompent pas. Car quand vous regardez cette scène de l'appel de Matthieu, bien sûr, les personnages ne sont pas très nets, il faut bien le dire, ils ne sont pas convertis, les personnages qui sont en face de Jésus.
Manifestement, on sent bien que c'est une sorte d'embarras. Et pourtant, le geste de Matthieu est d'une clarté absolue. Quand il se désigne avec cette espèce de surprise : mais, est-ce que ça pourrait vraiment être moi ? je trouve que c'est une des plus belles manières de découvrir l'évangile et l'irruption de l'évangile dans le cœur d'un pécheur. Car la première chose de l'évangile, c'est la surprise. Et je crois que spirituellement, c'est cela qu'apprend le Caravage, parce qu'il en a eu de nombreuses de surprises, car beaucoup de ses peintures montrent cet aspect surprenant et surpris des personnages, ils ne sont jamais habitués à ce qui se passe.
Cela, c'est l'évangile de Matthieu, c'est-à-dire que le Christ lui-même a des comportements surprenants, il est provocant, c'est quand même Matthieu qui nous rappelle la manière dont le Christ vitupère contre les pharisiens. C'est quand même Matthieu qui nous montre plusieurs fois les interventions intempestives de Jésus dans la vie des gens, un peu provocateur, et cela c'est magnifique et merveilleux.
A la fois, que l'évangile de Matthieu, et la peinture du Caravage nous aident à retrouver cette surprise originaire qui devrait être dans notre cœur, chaque fois que nous abordons la Parole de Dieu, et notre rencontre avec le Christ.
AMEN