EXPÉRIMENTER LE PARDON
Ep 4, 1-13 ; Mt 9, 9-13
St Matthieu - (21 septembre 2000)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
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I |
l y a une chose qui nous caractérisera quand nous arriverons devant Dieu, une chose singulière, essentielle, que nous avons vécue ensemble, et en même temps séparément, de façon très individuelle, que nous avons vécue peut-être une fois, vingt fois, que nous pouvons vivre encore, ce qu'on peut résumer par l'expérience du pardon, la miséricorde.
Si nous ne sommes pas passés par cette expérience, de la rencontre, du pardon nous avons été un peu hors cadre, hors évangile, un peu à côté, pas vraiment pas chrétien, mais nous ne sommes pas rentrés dedans.
L'évangile, c'est d'abord ces paroles, cette histoire, cette Personne qui en dit une autre, le Fils qui parle du Père, et à un moment, la porte d'entrée qui fait que ce ne sera pas seulement une histoire que j'entends, mais que je ressens et une histoire que j'écris. Il faut que je rentre dans l'évangile avec tout mon être, avec mon corps, avec mon âme, avec mon histoire et tout ce que je suis. Comme je ne peux pas rentrer, parce que la porte est étroite, il faut que s'opère une alchimie particulière qui est la façon dont Dieu touche le cœur de l'homme, de la même manière que la lumière illumine un objet, de la même manière il faut cette rencontre du toucher du cœur de Dieu et du cœur de l'homme, alchimie mystérieuse, qui met en mouvement. De même que l'objet touché par la lumière devient vivant, devient support de cette lumière, devient vie à nos yeux, et les peintres l'ont souvent reproduit, c'est comme cette vie naissante, qui vient éveiller une terre aride et desséchée.
Chacun de nous a vécu différemment cette expérience de pardon et la vit différemment. Jésus ne dit pas à Matthieu : "Je connais tout ce que tu es et tout ce que tu as fait, et ayant pris connaissance de tout cela, je te pardonne". Non, il lui dit en trouvant la clé, le Sésame, ce qui déclenche, deux petits mots : "Suis-moi". Il fallait pour le cœur de Matthieu cette espèce d'entrée fulgurante d'un homme qui lui dit, suis-moi, peut-être qu'il attendait ce signe, assis à sa table où il collectait les impôts, ayant un peu compté ce qu'il avait en lui, il attendait une phrase différente si simple et si ordinaire, une phrase qui l'a réveillé.
On ne comprend Dieu, comme on ne comprend d'ailleurs l'autre que lorsqu'on est passé par un pardon avec l'autre, comme avec Dieu. Finalement le meilleur moyen de rencontrer, de faire sien, de devenir autre, c'est de fréquenter ensemble cette expérience très particulière et très difficile qui est de pardonner ou de demander pardon. Il n'y a pas d'alliance plus certaine que deux êtres qui sont passés par cette expérience profonde, qui leur échappe, qui est de se pardonner et de demander pardon. Ce n'est pas immédiat, ce n'est pas si facile de prononcer une demande de pardon, de dire qu'on désire ou qu'on veut pardonner cela ne nous met pas d'emblée dans l'expérience du pardon.
Il y a mille caricatures de ce pardon, quand on peut dire : "Je te pardonne", cela peut être pire, on est comme au-dessus de la faute de l'autre, il y a comme une sorte de condescendance qui glisse en même temps et qui empoisonne le don du pardon. Je suis au-dessus de cela, ce que tu m'as fait ne m'as pas touché, il n'y a rien de pire !
Le pardon se conjugue avec dignité, honneur. La façon dont Dieu vient pardonner restaure en même temps sans l'écraser, la dignité de l'homme qui se trouvait à ses propres yeux anéanti. Le mot "je te pardonne" ne vient pas comme par-dessus, comme par une sorte de force divine qui prendrait sous son aile tous nos péchés, qu'il finirait par oublier dans une sorte de grande idée de l'homme. Je te pardonne, pénètre et entre dans toutes les veines intérieures de notre vie personnelle, et l'invite à se redresser : tu redeviens ce que tu n'as jamais cessé d'être mais que tu ne voyais plus. "Suis-moi" ! l'homme se met debout et marche. Notre péché en général nous a immobilisé nous a laissé sur le bord du chemin, nous a laissé prostré, et c'est ce "suis-moi" qui est plus fort que s'Il avait dit "je te pardonne", mais l'homme se met debout, il se met en route et se découvre comme pardonné. Parfois dans cette expérience humaine que nous avons avec Dieu, il y a des mots qu'il faut laisser "en blanc". De fait, Jésus n'agira pas ainsi avec Marie-Madeleine, il prononcera le pardon, avec Matthieu, non. Comme s'il fallait laisser le mot imprononcé pour que le mot du pardon couronne tout l'évangile que Matthieu a écrit. Ce n'est pas seulement l'expérience de ce jour-là, c'est maintenant un mot qui anime et qui force l'envie de Matthieu de prêcher l'évangile, de la proclamer, d'aller plus loin. Ce n'est pas seulement une idée qui est dedans, c'est le mot qui préside, qui révèle, qui dévoile complètement quelque chose de l'énigme de Dieu et de sa rencontre avec l'homme, dont on n'aura jamais assez de mots pour pouvoir le dire ou l'écrire, c'est Matthieu.
Frères et sœurs, nous sommes pécheurs, nous avons à demander pardon à Dieu. Notre péché il est là, nous passons tant de fois à côté de ce trésor, et nous le laissons, pensant qu'il n'était pas pour nous. Quel orgueil, quel enfermement, cette étourderie, cette indifférence. Que cette expérience nous permette de réveiller notre goût du pardon de Dieu, que nous ne passions pas à côté comme des distraits étourdis de ce que Dieu offre sans arrêt comme un inépuisable trésor.
AMEN