SAINT MATTHIEU TÉMOIN DE LA MISÉRICORDE
Ep 4, 1-13 ; Mt 9, 9-13
St Matthieu - (21 septembre 1991)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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aint Matthieu vient de nous le rappeler lui-même dans son propre évangile : comme homme comme disciple, comme apôtre, l'expérience de Matthieu c'est celle de la miséricorde. Il était un pécheur public puisqu'à l'époque le métier qu'il exerçait, celui de publicain, était celui de gens malhonnêtes et compromis avec l'occupant romain. Jésus l'a appelé, du fond de son péché, pour devenir un apôtre. Et cet appel de Matthieu est commenté par Jésus Lui-même : "Ce ne sont pas les gens bien-portants qui ont besoin de médecin mais les malades. Je ne suis pas venu appeler les justes mais les pécheurs." Et Il cite cette phrase du prophète Osée qui est comme le résumé de tout l'évangile : "C'est la miséricorde que Je veux et non pas le sacrifice !"
L'expérience de saint Matthieu est donc l'expérience de la miséricorde. C'est pourquoi, parmi bien d'autres caractéristiques, son évangile est l'évangile de la miséricorde. C'est lui qui nous rapporte cette parole de Jésus : "Je suis doux et humble de cœur ! Prenez sur vous mon joug car mon fardeau est léger !" C'est pourquoi saint Matthieu commence le récit de l'enseignement de Jésus par la proclamation des Béatitudes. Rien ne résume mieux la pensée et l'expérience, l'enseignement de saint Matthieu que ces Béatitudes qui sont ainsi en exergue de son évangile et de tout l'évangile du Christ. Saint Matthieu nous en donne huit qui sont toutes centrées sur ce thème de la miséricorde. Les Béatitudes sont pour ceux qui ont besoin de la miséricorde. Ceux qui sont proclamés bienheureux, ce sont ceux qui sont pauvres, ceux qui pleurent, ceux qui ont faim et soif, ceux qui sont persécutés. Matthieu aura plus tard l'expérience de la persécution, quand il mourra martyr, mais il a eu, déjà, dans sa vie de pécheur, avant d'être appelé par Jésus, l'expérience de la faim et de la soif. Et il a pleuré sur son péché, il a découvert qu'il était pauvre.
C'est pourquoi il ne se contente pas d'une conception sociologique de la pauvreté ou des pleurs, des larmes, mais il leur donne leur dimension complètement humaine. "Ceux qui ont faim et soif de justice", faim et soif de sainteté, faim et soif de la justification que peut seule apporter la miséricorde de Dieu. Non pas seulement ceux qui sont pauvres en argent, mais ceux qui sont pauvres dans leur cœur, ceux qui ont une âme de pauvre, ceux qui savent mesurer leur pauvreté non seulement matérielle mais spirituelle, ceux qui se savent de pauvres gens, de pauvres types, dirions-nous.
Saint Matthieu fait résonner ces Béatitudes avec toute son expérience de la pauvreté spirituelle, de la pauvreté morale, des pleurs du pécheur Bienheureux ceux qui ont l'expérience de leur pauvreté intérieure, ceux qui ont su pleurer cette pauvreté, ceux qui ont eu faim et soif d'une richesse qui viendrait la combler, bienheureux parce qu'ils seront consolés, parce qu'ils recevront en possession le Royaume, parce qu'ils seront rassasiés. Bienheureux ceux qui sont vides, à l'intérieur d'eux-mêmes, et ceux qui ont pris la mesure de ce vide d'eux-mêmes, parce que Dieu les comblera.
C'est la première dimension des Béatitudes en saint Matthieu, la découverte de notre pauvreté dans toute sa dimension la plus profonde, la plus intérieure, la plus spirituelle et de cette pauvreté comme un appel au don de Dieu.
Puis il y a une deuxième dimension. Il ne suffit pas de sa savoir pauvre, il faut aussi être attentif à la pauvreté des autres, savoir ouvrir les yeux sur les pleurs, sur la misère, sur le vide de nos frères. Non pas pour les mépriser ou leur venir en aide d'une manière condescendante, mais pour épouser leur pauvreté du fond de la nôtre, pour être capable de comprendre, au sens fort du terme c'est-à-dire d'étreindre, la pauvreté de nos frères à partir de notre propre pauvreté. Aussi, en écho aux paroles du Christ, Matthieu nous dit : "Bienheureux ceux qui sont miséricordieux", c'est-à-dire ceux qui ont le cœur attentif à la misère des autres, ceux qui savent reconnaître, avec tendresse, avec douceur, la misère de leurs frères, non pas tant pour subvenir à cette misère que, bien plus profondément, compatir, souffrir avec eux de leur misère, pour entrer en communion avec leur misère et leur souffrance.
"Bienheureux les doux" car la miséricorde c'est d'entrer avec douceur dans l'expérience de ceux qui nous entourent, non pas par effraction ou par violence, fut-ce une violence qui voudrait guérir, il y a des manières de guérir qui sont pires que la maladie, mais ceux qui, doucement savent se mettre à l'écoute de la souffrance de leurs frères. "Apprenez-de Moi que Je suis doux et humble de cœur !" La douceur et l'humilité c'est tout un, c'est la caractéristique du Christ. Le Christ Seigneur n'est pas un Christ triomphant dont la gloire nous écraserait Il n'éteint pas la mèche qui fume encore. Il ne brise pas le roseau froissé. Il donne l'ultime chance, toujours renouvelée, à celui qui est broyé, brisé, cassé, pauvre "Heureux les doux comme le Christ qui nous révèle le Père de toute miséricorde Alors nous serons des artisans de paix, nous répandrons autour de nous cette paix qui vient de Dieu, qui n'est pas simplement absence de lutte mais qui est construction intérieure à partir de notre pauvreté et de notre misère, construction basée sur la plénitude de Dieu. Et ceux qui, ainsi conscients de leur pauvreté, conscients de leur misère, ouverts à la pauvreté et à la misère de leurs frères accepteront à partir de leur pauvreté et de celle de leurs frères, de construire sur la réponse de Dieu, ceux-là entrent en communion avec Dieu, leur cœur est vraiment pur, il est vraiment dépouillé et il voit Dieu. Tel est le message que le Christ au commencement de son évangile, et Matthieu en est le témoin, puisqu'il place les béatitudes au commencement de sa prédication, tel est le message qui nous est adressé aujourd'hui. Un pécheur, un publicain, un pauvre est devenu l'apôtre du Christ. Il témoigne que du fond de sa misère, il a été rendu heureux par cette grâce de Dieu. Qu'il en soit ainsi pour nous tous.
AMEN