LE MYSTÈRE DE L'ÉGLISE
Ep 4, 1-13 ; Mt 9, 9-13
St Matthieu - (21 septembre 1987)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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'il y a des évangélistes, dans l'Église, c'est parce que l'annonce et la proclamation du salut est toujours construction de l'Église, construction du corps du Christ. L'épître aux Ephésiens nous le rappelait tout à l'heure. Matthieu, à ce titre-là, est le prototype . de l'évangéliste.
En effet, son évangile lui-même est l'explication de la construction du corps du Christ, à partir de la vie publique et du ministère de Jésus. Matthieu a composé son évangile dans une sorte d'alternance de récits concernant la vie de Jésus et de discours qui ont chacun leur unité, le tout étant enchâssé par les récits de l'enfance comme prologue et le mystère de la Passion et de la Résurrection du Seigneur comme épilogue. Or, dans l'organisation de ces discours il y a une analyse rigoureuse et extrêmement belle du mystère de l'Église. Au fur et à mesure que le Christ s'avance vers sa Passion et sa Résurrection, vers sa Pâque, Il dévoile fondamentalement les aspects les plus importants du mystère de l'Église.
Après avoir appelé les disciples, Jésus donne son premier discours, c'est le Sermon sur la montagne. Ce discours que l'on appelle parfois "le discours évangélique" a pour but de montrer que la constitution même de l'assemblée des disciples de Jésus, à la fois les "douze" et les foules qui le suivent, a comme fondement, non pas le refus mais l'accomplissement de la Loi. Ainsi nous est donnée une première note de l'Église. Elle ne se constitue pas dans une sorte de "peuple séparé", mais elle s'établit sur le fondement même de la Loi, si bien fondée dans la Loi qu'elle en est l'accomplissement. Certes, elle donne une interprétation de la Loi qui est au-delà de ce que la Loi pouvait comprendre d'elle-même. Mais elle ne la renie pas, elle ne l'abolit pas, elle lui donne sa plénitude. La première note, la première marque de l'Église c'est donc qu'elle ne sera pas en rupture avec le projet de Dieu, tel qu'il s'est ébauché dans les Alliances précédentes avec le peuple d'Israël, mais elle en sera, au contraire, l'accomplissement, et c'est ce qui donne à l'Église la possibilité d'être le lieu de rencontre des peuples : ceux qui font partie du peuple d'Israël et ceux qui étaient dispersés parmi les nations païennes.
Le deuxième discours s'appelle "le discours apostolique". Il montre le statut fondamental de l'Église comme un "peuple d'envoyés". L'Église n'est pas sédentaire. A partir du moment où elle est l'accomplissement du dessein de Dieu et qu'elle est faite pour rassembler en elle tout l'univers, l'Église ne peut qu'avoir une existence itinérante. C'est pourquoi, après avoir donné la liste exhaustive des douze disciples, le Christ leur donne les grandes indications, les grandes orientations de leur activité missionnaire, exposant aussi que cet envoi de l'Église se heurtera à toutes sortes de difficultés, d'épreuves, de souffrances et de persécutions, mais qu'en réalité ce deuxième aspect de l'Église est absolument indispensable. Il est fondé sur l'envoi même du Christ au monde et chacun d'entre nous est envoyé comme le Christ au monde. L'Église ne se présente donc pas comme une sorte d'agrégat des peuples païens sur Israël, une sorte de greffe qui réussirait plus ou moins bien. Elle s'adresse à Israël et aux païens, mais dans l'unique mouvement d'un envoi : envoi du Messie et envoi du peuple messianique à ce monde.
Le troisième discours est celui qu'on appelle "le discours des paraboles". C'est sans doute la collection de paraboles la plus connue. Elle nous dit ce qu'est le mystère de l'Église en ce monde. L'existence de cette Église est "parabolique", au sens où elle est "signe" du Royaume. Elle est cachée dans le monde comme le levain dans la pâte, comme la graine dans la terre. Mais, en réalité, elle dit invisiblement la présence du Royaume. C'est pourquoi on ne peut parler de l'Église ici-bas que comme d'une parabole, d'une figure, figure réelle certes mais figure, du Royaume. Par conséquent, pour parler du Royaume à travers l'Église, il faut utiliser les images visibles qui conduisent vers l'invisible, tout comme la réalité visible de l'Église nous conduit vers l'invisible projet du Royaume de Dieu, ce Royaume que Dieu commence à réaliser.
Puis, après cette explication de la nature de l'Église à travers les paraboles et de sa tension vers le Royaume, commence "le discours ecclésiastique", c'est-à-dire le mode de vie, le mode concret de l'existence à l'intérieur même de l'Église. Les grandes prescriptions portent sur le service de l'humilité (qui est le plus grand ?), la correction fraternelle, le pardon reçu et donné, toutes choses qui constituent ce discours en nous montrant "l'art de vivre" de chacun des baptisés.
Enfin arrive "le discours eschatologique" avec toutes les paraboles qui s'ensuivent : le figuier stérile, l'avenir de Jérusalem, les dix vierges, etc... qui nous montrent que l'Église est déjà vraiment en marche vers le Royaume. Ce qui est extraordinaire dans tout cela, c'est que toute cette construction, toute cette évocation du mystère de l'Église dans sa rigueur, dans son organisation, dans sa tension vers le Royaume de Dieu, tout cela est enchâssé dans le mystère de l'Incarnation. Il y au début les évangiles de l'enfance, à la fin la passion et la mort de Jésus-Christ. Tout le mystère de l'Église est contenu dans Jésus-Christ Lui-même. Ce n'est pas quelque chose qui viendrait après le Christ comme une institution qui perpétuerait son souvenir, mais l'Église est au cœur même de la venue de Jésus-Christ. Elle jaillit de l'Incarnation elle-même. Elle est ce temps entre le moment où le Christ vient visiter son peuple et le moment où, par sa Pâque, Il donne déjà le signe de l'accomplissement du Royaume.
C'est sans doute cela un des aspects les plus extraordinaires et les plus étonnants de la vision de saint Matthieu. Ce n'est pas un simple souci de rassembler quelques paroles ou quelques faits et gestes de Jésus Car, déjà, dans la lumière de la foi, dans la lumière de la fréquentation du Seigneur tel qu'il l'a connu, à la lumière des premières communautés chrétiennes dans lesquelles il annonçait son évangile, Matthieu a compris l'enjeu même de sa mission : à travers l'annonce de l'évangile, dévoiler à l'Église elle-même ce qu'elle est, dévoiler sa nature, dévoiler ses orientations, dévoiler son but comme réalisation et accomplissement du dessein de Dieu.
C'est cela que nous avons nous-mêmes à vivre aujourd'hui comme évangélistes, c'est-à-dire porteurs de l'annonce du salut. Ce n'est plus simplement le problème des communautés primitives. C'est notre problème à nous. Si nous voulons construire l'Église, il faut que nous vivions dans la grâce même de Jésus-Christ, tout ce que l'apôtre Matthieu nous a dit de vivre et de réaliser.
AMEN