LE BAPTÊME DES APÖTRES

Ep 4, 1-13 ; Mt 9, 9-13
St Matthieu - (21 septembre 1983)
Homélie du Frère Michel MORIN

Maguelone : Saint Matthieu

I

 

l est une question qui m'a été posée une fois ou l'autre : "Est-ce que les apôtres ont été baptisés ?" c'est-à-dire s'ils ont reçu eux aussi ce baptême auquel nous sommes habitués, si Jésus leur a demandé leur a demandé un jour si vraiment ils croyaient en Dieu le Père, en Dieu le Fils et en l'Esprit Saint, s'il les avait baptisés avec de l'eau "au nom du Père, du Fils et de l'Esprit", en faisant une onction d'huile en les revêtant d'un vêtement blanc ou en leur donnant lu lumière du cierge pascal.

Non, les apôtres n'ont pas été baptisés selon ce rite que nous connaissons, qui a été célébré pour nous et qui est célébré comme commencement de la foi, de cette foi unique, comme commencement de cet appel unique qui doit avoir un terme dans la réalisation de notre espérance. Les apôtres n'ont pas été baptisés selon le rite sacramentel de l'Église qui est le nôtre aujourd'hui et qui le restera jusqu'à la fin des temps. Et cependant on ne peut pas dire que les apôtres n'aient pas été baptisés. Si les apôtres n'avaient pas été baptisés, on pourrait dire que pour l'Église ce serait extrêmement ennuyeux.

L'apôtre Paul vient de nous dire : "Il y a une seule foi et un seul baptême !" Or ce qu'est l'Église aujourd'hui, nous l'avons reçu des apôtres, cela nous a été transmis par le témoignage apostolique. Et le témoignage apostolique ce n'est pas uniquement la répétition de ce que les apôtres ont entendu, ce n'est pas uniquement le fait de refaire les gestes que les apôtres ont vu. C'est quelque chose de plus profond et c'est justement à cette profondeur que nous pourrions situer et comprendre quel a été le baptême des apôtres et spécialement celui de saint Matthieu en tant qu'apôtre que nous fêtons aujourd'hui. Cela peut nous faire recentrer vers ce mystère profond de la vie chrétienne.

Le baptême des apôtres n'a pas duré quelques instants comme le nôtre dans sa célébration liturgique. Le baptême des apôtres a duré tout le temps où ils ont vécu et où ils ont fréquenté Jésus, pendant sa vie publique, depuis son baptême, depuis leur appel à être disciple jusqu'au témoignage de sa résurrection et jusqu'en ce jour de l'Ascension où Il a disparu de leurs yeux. C'est cela le baptême des apôtres. C'est cette vie permanente dans la proximité, dans la connaissance, dans l'intimité, dans la découverte progressive et parfois difficile du mystère de cet homme qui, un jour, les avait appelés, de façon extrêmement curieuse, de façon mystérieuse, car peut-être que nous, nous n'aurions pas répondu à quelqu'un qui nous aurait dit simplement là où nous travaillons : "Viens et suis-moi !" Nous aurions peut-être mis quelque réserve, quelque condition ou nous aurions demandé un temps de réflexion.

Le baptême des apôtres c'est cette permanence, cette vie continuelle avec le Christ, dans l'écoute de sa Parole c'est-à-dire dans l'ouverture de leur cœur à ce mystère, dans la contemplation et la réception de ses gestes, de ses miracles, de ce qu'Il a fait, de ce qu'Il a accompli Lui-même en son propre corps, c'est-à-dire sa mort sa passion, son ensevelissement et sa résurrection. Le baptême des apôtres, c'est cette entrée progressive que le Christ a fait pour eux dans sa propre personne, dans son propre mystère et dans sa mission. C'est en cela que les apôtres, petit à petit, ont découvert qu'en Lui reposait toute l'annonce du mystère de la vie divine qui est trinitaire. C'est dans l'adhésion au Christ qu'ils ont cru au Fils. Et c'est en croyant au Fils qui venait du Père, qui leur parlait du Père qu'ils ont cru au Père. Et c'est en recevant l'Esprit promis par le Fils qu'ils ont cru en l'Esprit Saint. C'était cela leur introduction et leur profession de foi au Dieu trinitaire qui, désormais, vit dans leur cœur comme Il vit dans le nôtre au moment du baptême. Ils ont été plongés, non pas dans l'eau, l'élément naturel que nous connaissons, mais dans le mystère même du Christ. Ils n'ont pas simplement vécu à côté de Lui, mais ils ont vécu dans son mystère petit à petit, le Christ les a introduits dans ce qu'Il est par sa Parole, et saint Matthieu insiste beaucoup sur ces moments privilégiés où Jésus a parlé directement et uniquement a ses disciples. Rappelez-vous ce long sermon sur la montagne qui n'est pas simplement l'enseignement de choses qu'ils ont à connaître ou à répéter, mais qui sont autant de portes ouvertes à son propre mystère, portes par lesquelles ils ont à entrer, même si parfois elles leur semblent étroites, difficiles, voire impossibles, car ils ont dû passer, eux aussi, en écoutant le Christ, par le trou de l'aiguille, comme le chameau.

Les apôtres ont été introduits, plongés dans ce mystère de la Pâque du Christ lorsqu'ils l'ont vu souffrir, lorsqu'ils ont souffert de sa souffrance, lorsqu'ils l'ont lâché, ils sont entrés là dans le mystère du mal dans toute sa force, dans toute sa dureté et en même temps, dans toute la force de sa mort et de sa séparation d'avec le Christ. Ils sont entrés dans le mystère de son tombeau, de son ensevelissement lorsqu'ils l'ont accompagné probablement de loin, à l'intérieur même de son propre tombeau. Ils ont été introduits dans le mystère de sa Pâque lorsqu'ils ont vu le Christ ressuscité qui les a englobés, qui les a pétris, qui les a imprégnés de sa vie de Ressuscité.

C'est cela le baptême des apôtres et cette onction que nous nous recevons par la marque d'huile sainte sur notre front, ils l'ont reçue lorsque l'Esprit Saint, dans la figure du feu est descendu sur leur propre front pour envahir tout leur être. C'est en cela que les apôtres, et Matthieu en particulier que nous fêtons aujourd'hui, sont fondateurs de notre foi. C'est dans ce baptême à eux qu'il n'y a pour nous qu'un seul baptême. C'est dans cette foi qu'ils ont, petit à petit, découverte, en se laissant baptiser, en se laissant plonger dans le mystère du Christ avec qui ils vivaient, c'est dans cette foi-là que nous aussi nous sommes plongés, et c'est cette foi-là que nous croyons. C'est cette espérance qui a été mise dans leur cœur et déposée comme une force pour qu'ils puissent, après leur appel, connaître l'accomplissement de ce mystère du Christ qu'ils ont eu la grâce, eux, de connaître et d'être les témoins visibles dans leur chair, et pendant le ministère du Christ, pour pouvoir ensuite en être prédicateurs et évangélistes.

C'est une des marques les plus typiques de l'évangile de saint Matthieu qu'il y a une ressemblance, j'allais dire une égalité, entre le Christ et les apôtres. Dans l'évangile de saint Matthieu, le Christ leur dit : "Comme le Père m'a envoyé, je vous envoie". J'annonce la bonne nouvelle et je la proclame : "Proclamez la bonne nouvelle !" J'enseigne : "Enseignez !" Je chasse les démons : "Chassez les démons !" Il y a comme une permanence, une identité entre le mystère du Christ et son ministère et le mystère que les apôtres ont connu et le ministère qu'ils vont recevoir. Et d'ailleurs le Christ leur dira aussi que leur sort, en tant qu'apôtres, sera le même que le sien : "Ils m'ont persécuté. Ils vous persécuteront !" Ils ne m'ont pas reçu, ils ne vous recevront pas ! Ils n'ont pas écouté ma Parole, ils n'écouteront pas la vôtre !

C'est cela que nous célébrons dans la fête d'un apôtre comme Matthieu et saint Paul a raison de nous dire : C'est cela le même baptême, c'est cela la même foi et c'est cela le centre, le pivot et en même temps le point d'impact de toute l'unité de l'Église. Il n'y a pas d'autre unité de l'Église que ce baptême que nous célébrons dans les rites sacramentels et qui a été célébré, par le Christ Lui-même, pour ses apôtres, dans sa chair, dans son sang, dans la réalité même de sa personne. Alors, par la prière de saint Matthieu, qui a été ainsi plongé, de façon directe, de façon immédiate dans le mystère de Jésus-Christ et qui a répondu à l'exigence de ce mystère qui est le ministère de l'annonce, soit dans la prédication, soit dans la prophétie, soit en écrivant l'évangile, soit en vivant tout simplement notre propre vie chrétienne, car si la foi est une ses manifestations, ses services, ses ministères sont multiples, nous demanderons à saint Matthieu d'être, chaque jour, réintroduits dans toute la force, dans toute la réalité de notre baptême, qui n'est pas simplement une sorte de rite que nous accomplissons une fois dans notre vie, mais qui est l'entrée lente, difficile mais nécessaire dans ce mystère du Christ qui vit en nous. Et plus nous serons entrés dans la profondeur, dans l'intimité de ce mystère, plus nous serons des ministres, plus nous serons des apôtres et plus nous serons des évangélistes.

 

AMEN