MISÉRICORDE ET VÉRITÉ

2 Co 4, 7-15 ; Jn 17, 11b +14-23
SS. Corneille et Cyprien - (16 septembre 2003)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

J

e vais encore citer un historien que j'aime beaucoup Henri-Irénée Maroux, qui dans les années 50-55 a écrit des pages justement sur le problème de Donatien, problème qui nous concerne aujourd'hui. Il rappelait que quelques années auparavant, alors qu'il était à Lyon au moment de la Libération, les souvenirs de moments très difficiles de ce que l'on appelle l'épuration, où c'étaient généralement ceux qui avaient été les moins clairs, les moins propres pendant la guerre qui étaient les premiers à crier haro sur les autres collaborateurs.

Dans cette phrase est résumée toute la problématique qui nous occupe aujourd'hui avec Corneille et Cyprien, c'est-à-dire la relation difficile qui existe entre la vérité et la miséricorde. Doit-on nécessairement sacrifier la vérité au prix d'une grande miséricorde, ou faut-il sacrifier la miséricorde à tout prix pour sauver la vérité ? La situation de Corneille et Cyprien est une situation de persécution, où un petit peu à l'image des moineaux à qui l'on envoie des petits cailloux, la communauté chrétienne, elle aussi, subissant cette persécution, va s'envoler à droite et à gauche. Devant la persécution, certains vont partir comme l'évêque Cyprien, qui fera partie de la persécution de 258, et d'autres vont rester. Pour ceux qui vont rester, il va y avoir différents choix. Il y a ceux que l'on appelle les "lapsi", ceux qui vont chuter, qui vont accepter d'adorer les idoles, ils vont abandonner la foi chrétienne. D'autres vont continuer à confesser la foi chrétienne même sous la torture et qui ne vont pas mourir, qui resteront en vie après la persécution, ce sont les confesseurs. Et puis il y a ceux qui non seulement vont confesser, mais en plus vont mourir, verser leur sang pour le Christ, ce sont les martyrs. Et un peu comme en cette fin de guerre en 44-45, une fois que la désunion de la communauté a été vécue, où chacun a été obligé de faire un choix, se pose après la question de l'unité. Comment refaire l'unité d'une nation quand certains ont été collaborateurs, d'autres résistants ? Comment faire l'unité d'une Église quand au cœur de cette même Église certains ont résisté jusqu'au sang, et quand d'autres ont tout simplement abdiqué très vite face à la peur de la mort et de la torture ?

Une possibilité va être offerte, la première, la plus difficile certainement, c'est une pénitence très rigoureuse. Une autre possibilité sera ouverte qui est assez facile, c'est celle de la communion de la grâce qui va se transférer entre les confesseurs et les lapsi. Comment des gens qui ont souffert, sans aller jusqu'à la mort, étant libérés juste avant, vont pouvoir par la grâce qu'ils ont donnée, offrir d'une certaine manière, le pardon aux lapsi ? Ce sera ce qu'on a appelé les "libels", les confesseurs pourront donner aux lapsi une possibilité de revenir dans l'Église. Il faut quand même avouer que ce système a été utilisé abondamment et largement puisqu'on peut parler de trafic de libels, et que certains avec ou sans argent, avaient la possibilité de récupérer ce petit papier qui leur permettait de faire peau neuve, de redevenir tout propre, tout nickel, et de pouvoir ensuite se présenter comme de bons chrétiens, lavés de tout soupçon, de tout ce qu'ils avaient fait pendant la persécution.

La question sous-jacente, comme je le disais tout à l'heure, c'est la question entre la vérité et la miséricorde. Des hommes comme Cyprien, soucieux de leur troupeau ont réfléchi sur les fondements de la communauté chrétienne. Ils ont vite compris et découvert que cette communauté était fondée sur l'unité. Comment faire cette unité. Faut-il expulser définitivement des gens sous prétexte qu'ils ont fauté une fois et qu'ils sont irrécupérables ? Doit-on plutôt sacrifier la vérité en brassant large et en réintégrant facilement ces gens-là, sans trop regarder dans les coins de ce qu'ils ont vécu, pour reconstituer notre communauté ?

La réponse est sans doute dans la manière dont nous avons à regarder les autres encore maintenant, dans cette espèce de côté indigné que nous manifestons d'être les premiers à hurler avec les loups quand nous savons très bien que nous sommes pécheurs, faibles, que peut-être le sort grâce à Dieu, nous a préservé de ce choix ultime entre la vie et la mort, de devoir choisir entre lancer quelques grains d'encens devant une idole, ou de finir dans la mâchoire du lion. C'est vrai que nous avons alors tendance à juger les autres un peu trop rapidement, en disant, moi je suis passé à travers je ne veux plus d'histoire, j'ai été faible, grisâtre, pas très bon, vite, je m'en vais avec le troupeau et je vais essayer de faire l'unité avec eux, justement en criant et en montrant les autres et en les expulsant. Je crois que l'articulation entre vérité et miséricorde, est justement dans cette capacité que nous devrions avoir d'être durs, lucides, vis-à-vis de nous, et en même temps très miséricordieux vis-à-vis des autres. J'ai en tête certaines personnes, je pense par exemple à l'ancien maître de l'ordre dominicain, qui dans ses écrits a cette capacité d'être très clair, il n'est absolument pas laxiste dans ce qu'il dit, mais en même temps, il est capable de développer une grande miséricorde. Je crois que c'est cela qui est très difficile, à la fois comme chrétien de la base vis-à-vis de nous-même et vis-à-vis des autres, et aussi certainement encore plus quand on est pasteur d'un troupeau, que ce soit évêque, ou pape, comment à la fois, garder la vérité de la foi, tout en laissant cette miséricorde que ce Dieu incarné est venu nous révéler en la personne de Jésus-Christ.

Que cette fête de ces deux martyrs, Corneille et Cyprien nous rappelle d'abord que cette unité de l'Église et que l'unité de notre esprit, ne vient pas de nos propres efforts, ne vient pas nécessairement dans l'expulsion des éléments pathogènes mais qu'au contraire, cette unité vient fondamentalement uniquement de la grâce de Jésus-Christ. Enfin, dans cette grâce que nous recevons de la miséricorde, sachons ente nous, nous faire miséricorde dans la vérité.

 

 

AMEN