FACE AUX IDÉES DU MONDE : LA FOI EN LA RÉSURRECTION

2 Co 4, 7-15 ; Jn 17, 11b +14-23
SS. Corneille et Cyprien - (16 septembre 2000)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

O

n pourrait s'étonner à quelques siècles de distance, que l'Église ait été tellement persé­cutée. On a souvent coutume de penser un peu rapidement, que de l'autre côté les persécuteurs sont des barbares, et qu'ils n'ont pas accès à une sorte de beauté, de profondeur de civilisation du christia­nisme qui d'ailleurs fera son effet et qu'ils s'opposent à une sorte d'évolution, mais je pense que le conflit entre le monde et l'Église est plus complexe que cela.

Le texte de l'évangile de Jean témoigne de cette complexité du rapport d'amour, de haine, d'envie par rapport à certaines paroles du Christ.

D'abord, du côté de l'évangile, l'affirmation est que rien, rien, ni même la mort n'aura raison contre la vie. Affirmation paradoxale, souvent contre­dite par les apparences, affirmation pascale qui est au centre et qui reste le nerf de la guerre du christia­nisme. C'est l'affirmation que tout se traverse ! Et cette affirmation ne se trouve pas confirmée par le fait, l'apparence de la mort, de la souffrance, de la maladie et de tout ce cortège d'horreurs continuent de contredire cette affirmation pascale. La seule chose qui résiste contre cette affirmation pascale, c'est que des hommes et des femmes témoignent individuelle­ment et collectivement de leur foi en ce passage. Ils ne peuvent pas le prouver, ils peuvent lutter en disant qu'ils y croient. C'est une résistance contre laquelle on ne peut rien. Quelqu'un qui dit : "Tu peux me tuer, tu n'auras pas raison de moi" ne lui donne pas raison, rien ne prouve qu'il ait raison ou tort, la foi a quelque chose d'agaçant, d'irréductible, elle ne se vérifie pas, nous ne le verrons qu'après lequel des deux avait rai­son.

On peut imaginer que du côté de l'empire ro­main, et du côté du monde tel qu'il est aujourd'hui, il y a une sorte d'irritation. Le monde a envie d'essayer de se conduire, d'aller plus loin, de conduire l'huma­nité contre son bien, peu importe, mais il ne supporte pas que d'autres à l'intérieur de lui-même ait une pen­sée parasite, témoigne d'une chose irréductible de leur vie, de leur corps, puisqu'ils vont confesser que le corps est appelé à la résurrection. Et plus complexe encore, cette chose si simple, si lumineuse, si transpa­rente qui est l'affirmation de la Pâque, que la mort n'aura pas le dernier mot, même si quand elle traverse les vies, elle griffe, abîme et semble détruire définiti­vement, cette affirmation se heurte à une pensée du monde qui elle est une pensée confuse, anonyme, un peu sournoise. La grande différence entre le monde et l'Église, dans ce rapport de persécutions que l'Église a subi, c'est que dans l'Église, il y a Corneille, Cyprien, etc .. et vous-mêmes qui témoignez dans vos vies, dans vos êtres de chair, de votre foi dans la vie que vous recevez de Dieu, et en face, il y a une adminis­tration, une pensée en général assez collective, un état de droit, des idées, bref ... personne !

La pensée du monde sera toujours une pensée diluée : "ça se pense", comme on le dit, et actuelle­ment je pense que d'une certaine manière l'Église est persécutée, et pire encore, elle est niée, on essaie de la ramener à son niveau en disant : "Sois un peu honnête avec toi-même, regarde ce que tu as fait dans l'His­toire, tu n'as aucune raison de te tenir debout", et la pensée générale qu'on entend, et qui peut surgir en nous qui appartenons à cette Eglise, est de fait de ne pas toujours la défendre. On fait des grandes distinc­tions en disant … je vous en laisse le crédit ! Et cette persécution a pris en quelque sorte une nouvelle forme, il y aura toujours un décalage entre cette pen­sée environnante du monde et ce que nous voulons confesser par la foi, il y aura toujours cette distance, ça ne va pas tenir, et ce décalage va même se vivre en nous, dans notre propre débat de fond. Non seulement le front de persécution existe entre le monde et l'Église, mais l'Église pour nous aussi, à un moment donné, nous serons malgré nous, par désespoir, par indifférence, nous serons persécuteurs de la foi qui est la nôtre.

Nous prenons conscience à travers Corneille et Cyprien, à travers leur fermeté, leur hauteur, leur dignité, du combat que nous avons à mener, non pas que nous ayons à reprendre la croisade, une forme de défense, il y a eu aussi ce défaut de défense d'agressi­vité par rapport à ce que l'Église a subi dans le mes­sage qui est le sien, mais il y aura toujours une sorte d'antinomie, et c'est ce que saint Jean nous a dit : "Le monde vous hait, ou vous haïra". Nous ne pouvons pas lâcher prise sur cette exigence de tenir ferme la foi qui est en nous, non seulement pour nous, notre propre vie, amis pour tous ceux à qui cette foi doit être transmise, nos proches, nos descendants, et la suite de l'histoire de l'Église dont nous sommes ac­tuellement les transmetteurs, c'est de nous dont dé­pend la qualité de la foi de ceux qui vont nous suivre.

Frères et sœurs, il y a un combat, subtil, déli­cat combat à mener contre ce procès anonyme, tou­jours un peu simpliste qui est de ne pas croire que quelque chose dans la mort, peut surgir et qui est la vie de Dieu. Dans l'Eucharistie que nous célébrons, nous célébrons cette Pâque pour chacun de nous et pour tous les hommes du monde.

 

 

AMEN