LA MORT COMME CHEMIN DE GLOIRE
2 Co 4, 7-15 ; Jn 17, 11b +14-23
SS. Corneille et Cyprien - (16 septembre 1994)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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ous célébrons aujourd'hui la mémoire de deux grands martyrs, le pape saint Corneille mort au cours de la persécution de Dèce en 253 et l'évêque saint Cyprien de Carthage mort cinq ans plus tard. Pourquoi sont-ils célébrés ensemble ? C'est parce qu'une grande amitié les a unis, une charité à la fois divine et humaine. Et au moment où le pape saint Corneille s'approchait le premier du martyre, saint Cyprien lui écrivait de Carthage : "Dieu va peut-être faire à l'un de nous la grâce de mourir bientôt. Que notre amitié se continue dans le Christ Seigneur !" Il est très important de considérer que le martyre de ces deux saints est ainsi marqué du sceau de la charité parce que l'un comme l'autre ont beaucoup travaillé pour l'unité de l'Église. A cette époque-là, il y avait des schismatiques qui déchiraient cette unité tant à Rome qu'à Carthage. Ceux de Rome se rassemblaient autour d'un anti-pape Novatien, ceux de Carthage avaient choisi comme tête de file Donat, et seront les Donatistes. Dans un cas comme dans l'autre, le troupeau du Christ était déchiré. Par cette amitié profonde qui les unissait, Corneille et Cyprien manifestent que le moteur de l'unité de l'Église c'est la charité. C'est pourquoi nous venons de lire cet évangile magnifique de la prière sacerdotale du Christ: "Père ! Qu'ils soient un comme nous sommes un, Toi en Moi et Moi en eux. Qu'ils soient un en nous afin que le monde croie".
La foi dans le monde, le fait que la bonne nouvelle de Jésus-Christ se répand dans le monde dépend d'abord du témoignage de la charité. C'est dans la mesure où les chrétiens sont capables de s'aimer et de s'aimer d'une façon qui ne soit pas simplement spirituelle ou l'application d'un commandement, mais qu'ils s'aiment d'une façon réelle et humaine, chaleureuse, comme se sont aimés saint Corneille et saint Cyprien, que cette charité se voie, qu'elle se sente. C'est cela qui est le moteur essentiel de la prédication de l'évangile. Et l'évangile ne se répandra, il ne peut séduire les hommes que s'il est soutenu par ce témoignage, par cette manifestation d'une charité profonde.
Saint Cyprien est mort un 14 septembre, jour de la fête de la croix du Christ. Ceci est aussi très important parce que cela manifeste que la mort des martyrs est la même chose que la mort du Christ. Ils meurent en participant à la mort du Christ. Et c'est pourquoi le martyre est une véritable liturgie. Et le récit de la mort de saint Cyprien est une chose magnifique où l'on voit le peuple tout entier accourir des différents coins de Carthage pour entourer son évêque et le conduire à l'autel du sacrifice. Il était très vénéré, non seulement dans sa ville mais dans toute l'Afrique du Nord chrétienne de l'époque. C'est presque avec respect que les persécuteurs se sont saisi de Cyprien pour le conduire à la mort. Le peuple tout entier acclamait cette mort comme un triomphe.
Personne, dans l'Antiquité, n'a fait de sa mort, de sa mort violente, une célébration aussi somptueuse que celle de Cyprien. Je crois que cela est très important car la mort du martyr n'est pas d'abord un malheur, une violence qui lui est faite, elle est d'abord son union avec le Christ. Et tous les martyrs de l'Antiquité n'ont cessé de le répéter. Un siècle et demi auparavant saint Ignace d'Antioche, se rendant d'Antioche à Rome pour y être martyrisé, était lui aussi, de ville en ville, accompagné comme en triomphe par des délégations de toutes les Églises qui venaient le saluer sur le chemin de sa gloire. Saint Polycarpe a été brûlé vif et des témoins ont vu son martyre comme une eucharistie. Les textes nous disent : "il ressemblait à une hostie vivante, à un pain cuit qui dorait dans le feu". Les anciens ne considéraient pas le martyre comme quelque chose d'abominable mais comme une victoire sur les persécuteurs. Car, quand Cyprien mourait, quand Corneille mourait, ce n'était pas lui qui était perdant, c'était l'empereur romain qui perdait. Il se vengeait au niveau où il pouvait le faire, en mettant à mort leur corps mais cette chair fragile était déjà toute pleine de la résurrection du Christ.
Il faut que nous participions à cette foi des anciens. Il ne faudrait pas que nous participions avec les gens d'aujourd'hui à cette sorte de crainte panique de la mort qui habite notre société et qui fait que, par tous les moyens, on essaie d'occulter le moment de la mort et de faire ne sorte que celui qui va mourir ne s'en rende pas compte et que la famille passe presque sous silence l'événement. Il faudrait que nous ayons assez de foi pour comprendre que la mort est un chemin vers la gloire, par participation à la Passion, à la croix et à la Résurrection du Christ. Je sais que ce n'est pas évident surtout quand il s'agit d'un être aimé ou de notre propre mort. Pourtant c'est cela notre foi, la mort n'est pas la fin, elle est une mise au monde.
Que la puissance de l'Esprit qui régnait sur Corneille et Cyprien nous habite et nous fortifie dans la foi que la vie est plus forte que la mort et que c'est la vie qui continue.
AMEN