LES RISQUES DE L'ÉVÊQUE
2 Co 4, 7-15 ; Jn 17, 11b +14-23
SS. Corneille et Cyprien - (16 septembre 1988)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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e dirais assez volontiers que les deux figures que nous fêtons aujourd'hui ressemblent par certains côtés à ces pilotes kamikaze japonais qui mouraient en faisant corps avec leur avion rempli de bombes ou d'explosifs et qui allaient s'échouer sur les navires américains durant la deuxième guerre mondiale.
En effet, saint Corneille et Cyprien font partie de ces générations d'évêques qui, au moment où ils étaient nommés évêques, savaient exactement qu'ils étaient fichus. Il y a eu ainsi dans l'histoire de l'Église des évêques qui devaient savoir qu'être élu évêque c'était recevoir directement le ticket pour la mort. C'était clair, ils étaient immédiatement pris en chasse et pratiquement, dans des délais très brefs, exécutés. C'est évident pour le pape Corneille dont le pontificat n'a duré que deux ans. C'est un peu plus étonnant pour Cyprien car cela a duré six ans. Mais dans les deux cas, c'était la mort à brève échéance et à coup sûr. Et pas la mort dans son lit, la mort publique, décapité ou l'exil dans les pires conditions.
Dans ce contexte-là, et c'est tout à fait extraordinaire, ces hommes ont parlé de la mort et ont vécu leur mort avec une sérénité absolue, à tel point que les textes qui nous sont parvenus nous démontent complètement. Il y a notamment un petit passage d'une lettre de Cyprien de Carthage au pape Corneille qui venait d'échapper au martyre. Il arrivait parfois que ce ne soit pas à la première entrée que l'on passe à la mort, mais qu'il y ait un léger sursis, une courte rémission, soit parce que le procès n'avait pas abouti, soit parce que les conditions politiques ou sociales s'y opposaient. Effectivement Cyprien avait été ce qu'on appelle "confesseur" c'est-à-dire il avait eu le courage de témoigner de sa foi devant les tribunaux païens, mais pour une raison inconnue, le jugement n'avait pas abouti à la conclusion normale de la sentence. Et apprenant cela, Cyprien, à cause de son amitié très profonde pour Corneille, lui écrit un mot, je dirais presque pour le consoler et lui dire : ce que tu as fait est quand même magnifique, c'est dommage que tu ne sois pas mort car alors on aurait été éclaboussé de gloire, mais tu en es réchappé tellement glorieusement que c'est encore quand même de la gloire. Voilà comment Cyprien lui dit cela : "Nous formons une seule Eglise. Nos esprits sont unis, notre unanimité est indissoluble. Quel évêque ne se réjouirait donc de la gloire d'un de ses collègues (c'est beau cela les évêques qui se réjouissent les uns des autres...) comme d'une gloire qui lui appartient. Et quel est le groupe de frères, n'importe où, qui ne serait heureux de la joie de ses frères ? On ne pourrait assez exprimer toute l'allégresse, toute la joie qui a éclaté ici, c'est-à-dire à Carthage, quand nous avons reçu ces bonnes nouvelles de votre courage, que vous avez été le chef de la confession de foi rendue par les frères (devant les tribunaux) mais aussi que la confession des frères a fait ressortir la confession de leur chef." C'est-à-dire que le pape y est allé et d'autres frères aussi y sont allés. Et pour Cyprien, voir cette église de Rome unie dans le témoignage a été extraordinaire (car le pape et sans doute quelques diacres, prêtres ou responsables ont comparu ensemble)."Car en marchant le premier vers la gloire, vous avez acquis de nombreux compagnons de gloire, vous avez décidé tout le peuple à être confesseur, en vous montrant prêt à confesser la foi le premier, au nom de tous."
Là Cyprien touche un des aspects fondamentaux du ministère de Pierre. Quand Pierre confesse la foi, il lui est donné véritablement d'affermir ses autres frères dans la foi à commencer par ces autres frères qui sont proches de lui, c'est-à-dire les membres de son église, ici celle de Rome. C'est cela que Cyprien sent très bien. Le fait d'avoir marché vers la mort en connaissance de cause et de n'avoir pas un instant faibli dans la confession de la foi, a été une source de foi pour toute l'église de Rome et sans doute aussi par là pour toutes les autres églises. Et c'est pour cela que Cyprien lui en rend grâces. Quand Cyprien écrit cela il sait que la même chose pourrait lui arriver, et le jour où lui-même a dû passer par la même épreuve, cela n'a pas été seulement la confession de foi mais le martyre.
Et ce qui est extraordinaire c'est que, à Carthage, il y a eu la même attitude. Le chef y est allé en tête. (Ce n'est pas comme certains qui disent : il faut bien que je les suive parce que je suis leur chef...) Cyprien a comparu devant les tribunaux romains. Le proconsul lui a demandé : "C'est toi qui es Tascius Cyprien ?" - "C'est moi !" - "C'est toi qui prétends être le chef d'une doctrine sacrilège ?" - "C'est moi !" - "Les très saints empereurs ont ordonné que tu sacrifies aux dieux. " - "Je ne le ferai pas !" - "Réfléchis !" - "Fais ce qu'on t'a commandé. Dans une affaire aussi juste, il n'y a pas à réfléchir !"
Alors, c'est le proconsul qui a réfléchi un instant et qui a décidé : "Nous ordonnons que Tascius Cyprien soit châtié par le glaive !" Et Cyprien a répondu simplement :"Je rends grâces à Dieu !" A ce moment-là, les frères qui étaient au tribunal ont demandé qu'on les décapite aussi. On a amené Cyprien sur le lieu de l'exécution. Il a enlevé son manteau qui deviendra plus tard la chape et il n'a gardé que sa tunique. Et là Cyprien a sans doute voulu rappeler que c'était l'achèvement de son baptême. La tunique de lin était un vêtement courant. Les évêques ne se remarquaient pas dans la rue, ils n'y avaient d'ailleurs pas d'intérêt, et Cyprien avait gardé sa tunique blanche. Le bourreau est arrivé. Cyprien a demandé au frère, probablement au diacre qui gérait les finances, de lui donner vingt-cinq pièces d'or. De la part de Cyprien c'était pour manifester au bourreau lui-même qu'il était celui qui le faisait entrer dans la gloire du martyre et dans le mystère du Christ mort et ressuscité pour lui. Cyprien s'est lui-même bandé les yeux, les frères lui ont noué les mains et il a subi le martyre.
Ces Actes des martyrs sont toujours rapportés avec le plus grand soin. Il n'y a pas de détails, il n'y a pas de fioritures. C'est généralement la sécheresse d'un compte rendu. C'est presque un article de journal. Mais si on prenait soin de noter cela et d'en garder le souvenir, je crois que c'était pour une raison extrêmement profonde. Ces générations de chrétiens savaient très exactement que l'acte même de la mort était la plus grande parole d'un croyant. Dans l'ensemble cette chrétienté primitive, si elle avait des rigueurs disciplinaires extrêmement fortes, avait aussi des défauts ou des zones de comportement social pas toujours très bien converties. Mais une chose sur laquelle ils étaient sûrs c'est que dans l'acte même de la mort le croyant devenait totalement parole de foi pour ses frères. C'est pour cela que les autres frères chrétiens assistaient à la mort, non pas par goût un peu morbide du spectacle comme sur la place de la Concorde au moment de la Terreur on allait voir les exécutions pour se distraire, mais parce qu'on voulait partager une sorte d'eucharistie de l'homme qui était ainsi exécuté. Dans l'acte même de sa mort, il disait le Christ mort et ressuscité pour nous. Il y avait à ce moment-là une sorte d'identification inégalée dans l'acte même de l'homme qui, librement, totalement, consentait à donner sa vie et qui, ainsi était totalement saisi par la grâce du Christ qui avait Lui-même donné sa vie pour son Eglise.
Je crois que les temps ont changé, ce n'est plus exactement le même contexte. Nous ne courons plus tout à fait à la mort de la même façon. Les circonstances de la situation de chrétien dans le monde sont très différentes. On parle assez vite de persécution quand on nous égratigne, mais souvent c'est un peu exagéré. Mais ce qu'il faudrait que nous gardions quand même c'est ce sens véritable de la mort. Même la mort paisible dans son lit est encore l'acte le plus grand qu'un homme peut faire. Ce n'est pas très "productif" au niveau de la vie qui passe, de la vie telle qu'elle va, mais fondamentalement, dans l'acte même de notre existence, ce moment de la mort récapitule tout le reste. Et ne le récapitule pas seulement parce que nous accumulons tout ce que nous avons vécu mais parce que c'est le moment où le Christ Lui-même se manifeste, à travers nous, à travers cet acte par lequel nous remettons notre âme entre les mains de Dieu.
En ce jour, nous pouvons prier tant Cyprien que Corneille, soit pour notre propre compte, car après tout il n'est pas interdit d'y penser même s'il ne faut pas tomber dans la morosité, soit pour nos frères ceux que nous savons en danger ou en grande souffrance ou dans des épreuves très difficiles où la mort peut menacer. Que cette mort ne soit pas falsifiée, qu'elle ne soit pas traitée seulement techniquement. Mais que l'homme y soit respecté pour que ce moment-là soit effectivement le moment de sa plus grande dignité et ce moment où le Christ puisse Lui-même manifester de la façon la plus totale et la plus définitive le signe même que Lui est la véritable résurrection pour tout homme.
AMEN