LE COMBAT POUR L'UNITÉ
2 Co 4, 7-15 ; Jn 17, 11b +14-23
SS. Corneille et Cyprien - (16 septembre 1985)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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'Église vient de nous faire lire ce passage de la prière sacerdotale du Christ où Jésus demande l'unité de ses disciples : "Qu'ils soient un comme nous sommes Un afin que le monde croie !" En effet, la vie de saint Cyprien et celle de saint Corneille ont été marquées par cette passion, cette mystique de l'unité de l'Église.
Le pape saint Corneille n'a été évêque de Rome que pendant trois ans mais Cyprien évêque de Carthage pendant un demi-siècle a marqué de façon très considérable l'Église d'Afrique du Nord ainsi que toute l'Église d'Occident dont c'est un des grands docteurs. Saint Cyprien a eu particulièrement à vivre ce mystère de l'unité et ceci de plusieurs manières. Tout d'abord il a écrit un très beau traité sur l'unité de l'Église dans la première partie de son épiscopat à Carthage. Cela manifeste déjà chez lui cette attention, cette passion pour l'unité de l'Église, une unité qu'il ne conçoit pas de façon militaire ou disciplinaire mais qui est celle de l'accord des cœurs, de l'accord des pensées et d'une recherche passionnée de la vérité, car pour Cyprien l'unité n'est pas un compromis, n'est pas une demi-mesure, n'est pas une concession, l'unité se fonde sur le partage de la même vérité.
Le deuxième épisode de la vie de saint Cyprien avec l'unité de l'Église, c'est sa querelle avec le pape saint Etienne, querelle théologique qui fut très rude car Cyprien avait toutes les apparences d'avoir raison et il était persuadé qu'il avait raison. Il s'agissait du baptême des hérétiques. Certains avaient reçu le baptême en dehors de l'Église catholique, dans un conventicule hérétique, puis se convertissaient. Que fallait-il faire ? Saint Cyprien, avec une logique apparemment assurée, disait : puisque l'Esprit Saint ne réside que dans le cœur de l'Église catholique, ceux qui sont baptisés en dehors de cette Église ne peuvent pas avoir reçu l'Esprit Saint, il faut donc non pas les rebaptiser mais simplement constater que leur premier baptême était nul et qu'il faut les baptiser s'ils se convertissent. Saint Etienne disait : il n'en est pas question. A Rome, la coutume est de simplement les réconcilier les hérétiques, pourvu que le baptême qu'ils ont reçu soit bien un baptême au nom de la Trinité. Plus tard, saint Augustin montrera les raisons théologiques profondes qui sous-tendent l'opinion du pape Etienne qui sans être lui-même théologien affirmait sa position et demandait de se soumettre. Saint Cyprien avait beaucoup de mal à obéir. On ne sait pas très bien d'ailleurs comment les choses se seraient passées si le pape saint Etienne n'était pas mort et si de ce fait la querelle ne s'était pas apaisée. Il est certain que saint Cyprien a été là contraint de mettre à l'épreuve des faits ce qu'il avait écrit auparavant, et il s'est rendu compte de ce qu'il en coûtait parfois de s'humilier, même quand on pense avoir raison, devant une autorité venue de Rome qui impose sa manière de voir.
Dans un troisième épisode, saint Cyprien eut des relations très étroites avec le successeur d'Etienne et qui est précisément saint Corneille. L'Église de Rome était en proie à un schisme dû à un prêtre très brillant Novatien qui était surtout très ambitieux et voulait avoir l'autorité et évincer le pape en prenant comme attitude un rigorisme absolu en interdisant, par exemple, que l'on réconcilie ceux qui avaient apostasié au cours des persécutions. L'opinion des papes était en général de réintégrer ces repentis Le pape saint Calixte avait déjà réconcilié des apostats ce qui lui avait valu un schisme celui d'Hippolyte de Rome. Même affaire pour saint Corneille avec Novatien. Il y a toujours eu dans l'Église des intégristes qui sont plus royalistes que le roi et qui veulent être plus exigeants que ne le sont les évêques eux-mêmes. Le schisme de Novatien divisa non seulement l'Église de Rome mais aussi, par contagion beaucoup d'autres églises voisine jusqu'en Orient. Saint Cyprien fut alors un des grands appuis du pape saint Corneille dans sa lutte pour l'unité de l'Église, en le soutenant doctrinalement, en le soutenant de son amitié, en le soutenant de ses interventions fermes puisque saint Cyprien écrivit à Novatien des lettres extrêmement sévères pour essayer d'endiguer ce schisme.
La dernière étape du chemin de saint Cyprien sur l'unité de l'Église, il l'a vécu avec saint Corneille en subissant l'un et l'autre le martyre, non pas au même moment mais quelques années d'intervalle. Saint Corneille fut exilé et mourut des mauvais traitements subis. Saint Cyprien fut exécuté, mais il vécut d'abord les souffrances du pape saint Corneille et lui écrivit un certain nombre de lettres, lettres qu'il vécut lui-même ensuite quand il eut à son tour à souffrir. Je voudrais vous lire quelques passages d'une de ces lettres dans laquelle il l'exhorte à la force, à la fermeté, au nom de l'amitié profonde qui les unit.
"Cyprien à Corneille, son frère,
Nous avons appris, frère très cher, les témoignages que vous avez donnés de votre foi et de votre courage. Nous avons accueilli la noblesse de votre confession de la foi avec un tel enthousiasme que nous nous considérons comme les associés et les compagnons de votre souffrance, car nous ne formons qu'une seule Église, nos esprits sont unis, notre unanimité est indissoluble. Quel évêque se réjouirait donc de la gloire d'un de ses frères comme d'une gloire qui lui appartient en propre ? Et quel est le groupe de frères, n'importe où, qui ne serait heureux de la joie de ses frères ? On ne pourrait assez exprimer toute l'allégresse, toute la joie qui a éclaté ici quand nous avons reçu ces bonnes nouvelles de votre courage : que vous avez été le chef de la confession rendue par les frères, mais aussi que la confession des frères a fait ressortir la confession de leur chef. Car, en marchant le premier vers la gloire vous avez acquis de nombreux compagnons de gloire, vous avez décidé tout le peuple à être confesseur en vous montrant prêt à confesser la foi le premier au nom de tous. Aussi, nous ne savons pas ce que nous devons d'abord célébrer en vous : ou bien votre foi prompte et inébranlable, ou bien cet amour des frères qui ne veulent pas se séparer de vous. Le courage de l'évêque marchant le premier s'est alors manifesté publiquement et l'union des frères qui vous suivaient s'est montrée en même temps. Du fait qu'il n'y a eu chez vous qu'un seul cœur et une seule voix, c'est toute l'Église de Rome qui a confessé le Christ.
On a vu éclater chez vous, frère très cher, cette foi dont le bienheureux apôtre a fait l'éloge. Cette gloire de votre courage, cette constance dans la fermeté, il les voyait d'avance par l'esprit, et en proclamant vos mérites par l'éloge de ce qui arriverait plus tard, il exaltait les pères pour stimuler leurs fils. En étant unanimes, en étant courageux, vous avez donné aux autres frères de grands exemples d'unanimité et de courage. Nous vous exhortons autant que nous le pouvons, frère très cher, au nom de l'affection mutuelle qui nous unit, puisque la providence du Seigneur nous avertit, puisque les avis salutaires de la divine miséricorde nous signalent que le jour approche où nous devrons livrer combat, ne cessons pas de jeûner, de veiller, de prier avec tout notre peuple. Car telles sont les armes célestes à notre disposition, qui nous donnent de tenir bon et de persévérer avec courage, voilà les fortifications spirituelles, les armes divines qui nous mettent à l'abri. Faisons mémoire l'un de l'autre, n'ayons qu'un seul cœur, qu'une seule âme, chacun de notre côté, prions l'un pour l'autre, allongeons nos épreuves et nos angoisses par notre amour mutuel."
AMEN