L'UNITÉ DE L'ÉGLISE : CORNEILLE ET CYPRIEN

2 Co 4, 7-15 ; Jn 17, 11b +14-23
SS. Corneille et Cyprien - (16 septembre 1983)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Bastogne : Musée de Piconrue- Image de dévotion

C

 

'est sans doute à l'Église d'Afrique que revient l'honneur d'avoir donné les trois premiers grands écrivains ecclésiastiques des premiers siècles de l'Église : je veux parler de Tertullien, de Cyprien et de saint Augustin, qui sont trois piliers dans ces trois ou quatre premiers siècles de l'histoire. S'il en est ainsi c'est sans doute parce que cette Église d'Afrique a affronté des problèmes extrêmement violents et que chaque fois, il s'est trouvé des hommes avec une vue suffisamment profonde et perspicace pour pouvoir analyser à fond ces difficultés et immédiatement recourir aux grands principes de la foi chrétienne et savoir les exprimer.

En ce qui concerne Cyprien c'est le problème de la réconciliation de ceux qui avaient faibli dans le témoignage pour le Christ lors des persécutions. Dans les années 250 la persécution fait rage en Afrique, surtout à Carthage et un certain nombre de chrétiens, au lieu de témoigner de la foi, tombent. Ce sont ceux qu'on appelle les "lapsi", ceux qui sont tombés. Et à partir du moment où ils ont participé au culte des idoles ou sacrifié à l'empereur, ces hommes sont pratiquement exclus de l'Église, sauf s'ils acceptent une longue procédure de pénitence publique ou, éventuellement, s'ils bénéficient d'une mesure de faveur qui, semble-t-il, était propre à l'Église d'Afrique et qui est très belle. Dans les persécutions, les uns tombaient, d'autres mouraient pour le Christ dans la fidélité et certains éprouvaient les épreuves, étaient amenés devant les tribunaux, confessaient le Christ, même subissaient des tortures sans être mis à mort. On les appelait les confesseurs parce que, ils avaient confessé la foi, ils avaient manifesté leur fidélité à travers toutes les épreuves, ils n'avaient pas subi le martyre jusqu'au don de leur vie, cependant, ils avaient acquis dans l'Église une sorte de position extrêmement élevée.

Or il se trouve que, dans l'Église d'Afrique, ceux qui avaient été confesseurs pouvaient, dans certains cas, donner ce qu'on appelait un "libelle", un billet de réconciliation à ceux qui étaient tombés. Le geste était très beau car il signifiait que ceux qui avaient combattu dans la fidélité avaient reçu une grâce qui, pour ainsi dire, pouvait rejaillir sur ceux qui étaient tombés. C'était ainsi manifester cette grande réalité de la communion des saints entre les vivants. Ceux qui avaient confessé la foi sans être mis à mort pouvaient, par leurs mérites, par le combat qu'ils avaient soutenu fidèlement, compenser la faute de ceux qui étaient tombés et leur donner un libelle qui les réconciliait. Seulement voilà, il est arrivé que des prêtres de l'évêque Cyprien faisaient un véritable trafic des libelles. C'était une sorte de formule polycopiée, on laissait le nom en blanc et on laissait courir ces libelles partout. Un certain nombre de gens qui avaient été apostats arrivaient, je ne sais par quel système ni pour quel motif, à obtenir des petits billets de réconciliation de la part des confesseurs. On les avait vu quinze jours plus tôt aller sacrifier à l'empereur et au démon et aux idoles, et voici que, tout d'un coup, ils retrouvaient leur place dans l'Église sans aucun problème, peut-être même avec un petit peu d'arrogance parce qu'ils étaient réconciliés et ne voulaient pas entendre parler des histoires qui leur étaient arrivées auparavant.

De ce fait, saint Cyprien se trouvait devant une situation tout à fait terrible. Cette communauté de Carthage était extrêmement vivante, bouillonnante. Quelques années plus tard en parlant de Carthage saint Cyprien fera le jeu de mots : "Carthago sartago" c'est-à-dire : "Carthage, c'est une poêle à frire" ça bouillonne, ça brûle, c'est un torrent de passions. Cela détermine bien le style de la communauté de Carthage car si la ville était une poêle à frire, la communauté était constituée de gens bouillonnant de passion. Cette communauté était littéralement à feu et à sang, non seulement à cause de la persécution mais aussi à cause de ceux qui avaient tenu bon dans l'épreuve et qui trouvaient un petit peu fort qu'on n'applique pas une discipline pénitentielle comme elle devait être normalement appliquée. De l'autre côté les confesseurs un peu trop coulants pour délivrer des billets à profusion à leurs petits protégés qui avaient sacrifié aux idoles et qui se trouvaient trop heureux d'être réintégrés dans l'Église sans aucune mesure de pénitence. Voyant une situation aussi dramatique, voyant par ailleurs que, dans l'Église de Rome, c'était exactement la même situation à quelques variantes près du point de vue de la discipline, saint Cyprien, au lieu d'édicter purement et simplement des règlements de discipline, a repris le problème par le fond.

Dans un petit texte admirable intitulé "De l'unité de l'Église" saint Cyprien expose le prix de l'unité. Il met ses fidèles devant la réalité profonde de l'unité. Pourquoi disons-nous que l'Église est une ? C'est parce que Dieu est un, c'est parce que le Christ nous a sauvés dans son unique mort, c'est parce qu'il a voulu un collège d'apôtres réunis autour de Pierre, manifestant ainsi fondamentalement l'unité et parce que le seul projet de Dieu c'est de rassembler dans l'unité. Par conséquent, on ne peut à aucun moment, galvauder ce principe de la communion des saints, de la communion des mérites. Les confesseurs ne peuvent pas "brader" la grâce qu'ils ont reçue. On ne se moque pas de la grâce que Dieu a donnée. On ne la galvaude pas en faisant des billets de réconciliation comme si de rien n'était. Par conséquent, le grand mystère de l'Église, c'est la communion profonde des membres de cette Église entre eux. Si un homme a reçu la grâce de tenir dans l'épreuve, il ne peut pas gaspiller cette grâce. Il faut que cette grâce serve vraiment à l'unité. De la même manière, si quelqu'un est tombé, il ne peut pas gaspiller la grâce du pardon et en faire une simple formalité. Il faut que son cœur se convertisse vraiment et c'est pour cela qu'il y avait la pénitence publique et ce privilège accordé par les confesseurs, à condition qu'il se justifie par une démarche spirituelle.

Je crois que cet enseignement de saint Cyprien est extrêmement actuel. Lorsque nous parlons de l'unité de l'Église, il ne faut pas, pardonnez-moi l'expression, que nous parlions "cuisine". Il ne faut pas que nous pensions qu'il s'agit uniquement de questions d'ordre juridique ou canonique. Bien entendu, elles ont leur importance, mais il faut que nous sachions d'abord que c'est le mystère de la grâce, de l'amour infini de Dieu qui a voulu réaliser cette tunique sans couture qui est son Église, cette grâce-là que nous avons gâchée, que nous avons abîmée. Et par conséquent, s'il n'y a pas une véritable démarche spirituelle profonde, de conversion totale de notre cœur dans la pénitence et dans l'intercession les uns pour les autres, il n'y aura jamais d'unité. Ou plus exactement ce sera une sorte de construction purement factice, purement humaine qui ne tiendra jamais.

Alors, au cours de cette eucharistie, intercédons par la prière des saints Corneille et Cyprien, pour une véritable unité de l'Église. Que nous soyons vraiment des témoins de cette unité, que nous ne galvaudions pas la grâce qui nous a été faite, la grâce qui a été faite à toute l'Église. Si l'Église est une ce n'est pas parce que nous, nous la maintiendrions à bout de bras dans l'unité, c'est parce que chacun d'entre nous a été plongé dans l'unique baptême et bénéficiaire d'une grâce que nous ne méritons pas, qui est une pure faveur. Qu'ainsi, à travers ce témoignage de la force de l'unité que seul le Christ peut donner, nous soyons des témoins vivants de cette unité qu'Il nous donne en nous, avec nos frères et même avec nos frères séparés, dans la mesure où cela peut commencer à se tisser, à se souder et notamment par la prière les uns pour les autres. Que, petit à petit, se re-façonne le véritable visage de l'unique Épouse du Christ.

 

AMEN