L'UNITÉ ÉPISCOPALE ET PRESBYTÉRALE

2 Co 4, 7-15 ; Jn 17, 11b +14-23
SS. Corneille et Cyprien - (16 septembre 2009)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Latour : Saint Corneille

 

F

 

 

rères et sœurs, nous célébrons ensemble Corneille et Cyprien, bien que tous deux aient vécu dans des endroits différents et aient eu très peu l'occasion d'échanger surtout une correspondance à propos de la situation au moment de leur martyre. Mais si on célèbre ces deux hommes, c'est parce qu'ils sont les témoins et les piliers d'une conception de l'Église qui sera particulièrement importante en Occident, et qui montre déjà une certaine orientation différente entre la partie orientale de la Méditerranée et la partie occidentale.

Nous sommes dans les années 250. Apparemment, des petites communautés dispersées sur tout le rivage de la Méditerranée depuis le Proche-Orient, jusque peut-être déjà l'Espagne, en tout cas toute la côte qu'on appelle aujourd'hui l'Afrique du Nord, a déjà un certain nombre de communautés chrétiennes. Ces communautés, surtout en Afrique, ont une personnalité assez marquée. Que ce soit du point de vue disciplinaire, de l'organisation de la vie de l'Église, ou du point de vue de l'intégration des rites anciens qui étaient parfois d'origine païenne mais qui avaient été intégrés dans la vie de l'Église africaine, bref, l'Église de Carthage, avec son évêque Cyprien était une Église qui avait son histoire, sa personnalité. A cette époque-là on peut dire que Rome n'avait peut-être pas autant de rayonnement et de vitalité que l'Église de Carthage. Le pape Corneille ne durera que deux ans, son pontificat n'est pas absolument marquant, et à cette époque-là, on ne peut pas dire que dans l'Église de Rome il y ait des personnages vraiment illustres. Un des plus connus est le diacre Laurent qui mourra martyr. Il gérait les biens de l'Église et c'est cela qui lui a donné son prestige immense dans l'Église de Rome.

Les deux Églises, Carthage et Rome se considéraient un peu comme deux têtes de pont ayant chacune une certaine autonomie sans pour autant parler de rivalité. Mais elles n'étaient pas d'accord sur tous les points, notamment la réconciliation de ceux qui avaient failli au moment des persécutions et qui n'étaient pas allé jusqu'au témoignage du martyre. Je vous passe les détails sur cette question, mais cela a posé un problème qui va trouver ses solutions petit à petit.

Dans les trois ou quatre premières générations de l'histoire de l'Église, jusque vers les années 200, on peut dire que chacun des Églises a son histoire propre, le souci de son implantation, de sa constitution, le souci de la mise en place d'une certaine discipline. Les liens entre les Églises existent, certes, on a le très bel exemple de saint Ignace d'Antioche qui, dans son voyage d'Antioche à Rome pour y subir le martyre, entre en contact avec toutes les Églises qu'il visite, mais on ne peut pas dire que les liens entre toutes les Églises soient très forts. C'est peut-être une des grandes grâces qui a été faite à l'Église en la personne de saint Cyprien, de s'apercevoir que les évêques n'avaient pas simplement à garantir une sorte de gestion interne de leur communauté. De ce point de vue-là, Cyprien là aussi est un exemple. Je ne sais pas si beaucoup d'évêques agiraient comme lui aujourd'hui. Cyprien, en exil à cause de la menace de la persécution, parce que son presbyterium lui avait recommandé de se mettre à l'abri et de ne plus paraître en public, en exil, il continue à avoir des relations épistolaires avec son clergé et lorsqu'on lui posait des questions, il répondait, mais il ajoutait : de toute façon, je ne peux rien décider sans vous ! Je ne sais pas si aujourd'hui, les évêques auraient un tel sens de la coordination du service presbytéral dans leur diocèse. C'est assez extraordinaire et cela mérite d'être retenu. Cyprien s'est rendu compte que finalement, l'unité de l'Église n'était pas si évidente. Alors qu'en Orient, les Églises croissent sans avoir tellement le souci de savoir ce qui se passe à Alexandrie, à Antioche, et même cela aboutira au quatrième siècle à des rivalités terribles entre les grands sièges d'Orient, au contraire l'Occident sera remarquablement homogène. On ne verra jamais de grandes rivalités entre le siège de Rome et celui de Milan, entre le siège de Rome et celui d'Hippone ou de Carthage. L'Orient a été plus préoccupé par une sorte de réflexion théologique sur le mystère de la Trinité, de la christologie, que les occidentaux qui avaient plus le souci d'une unité de l'Église. C'est d'ailleurs le titre d'un ouvrage très célèbre de saint Cyprien, dans lequel il essaie d'expliquer ce que c'est que l'unité de l'Église.

Je crois qu'on touche là du doigt une spécificité de l'Église de tradition romaine ou latine, c'est de se dire qu'au fond, le ministère des évêques et des prêtres est un service d'abord d'unité. Ce n'était pas évident au départ. C'est vrai que dans l'empire romain, les différentes communautés implantées dans les villes suivaient un tout petit peu la tendance des grandes villes impériales, en cultivant leur personnalité, leurs coutumes, leurs traditions, sans nécessairement avoir un réel souci d'unité et d'échanges entre elles. C'est ce que nous devons à l'Église de Carthage. Saint Augustin a exactement les mêmes soucis que toutes les Églises d'Afrique du Nord. Pour que les évêques fassent vraiment leur travail, il faut qu'ils le fassent en communion les uns avec les autres. Cela aboutira dans la tradition de l'Église romaine à un sens si fort, parfois un peu excessif dans le disciplinaire, quand Rome reprendra la direction. Mais c'est quand même fondamentalement cette idée qu'il faut que l'Église soit extrêmement attentive et vigilante à son unité. En Orient, cela ne sera pas toujours aussi évident, on assistera à certains moments à des rivalités entre les grands sièges asses terribles et assez nocives pour l'Église d'Orient, entre autres, la rivalité entre Alexandrie et Constantinople qui finalement a beaucoup favorisé la conquête musulmane.

Frères et sœurs, quand nous célébrons aujourd'hui Corneille et Cyprien, nous célébrons deux grands témoins de l'unité de l'Église. C'est vrai qu'aujourd'hui l'unité de l'Église est un autre problème, les problèmes de l'unité des Églises quand elles sont de confessions différentes ou tellement différentes qu'il y a eu schisme, hérésies, etc … A cette époque-là pour Cyprien, ce n'est pas du tout la même optique, mai il faut d'abord trouver la structure qui tienne ensemble les différentes communautés là où elles sont implantées, sans pour autant diminuer ou restreindre, ou réduire la personnalité de chacune des Églises, mais en faisant véritablement que la pratique des Églises et surtout des évêques comme ministres et serviteurs de leurs Églises, concoure vraiment à l'unité de chacune de ces communautés.

Prions aujourd'hui pour que nous sachions retrouver ce sens de l'unité qui est beaucoup plus profond et préalable à l'autre unité, qui est d'un second degré, celui de retrouver l'unité par-delà les déchirures historiques qui ont eu lieu par la suite.

 

AMEN