CORNEILLE ET CYPRIEN

2 Co 4, 7-15 ; Jn 17, 11b +14-23
SS. Corneille et Cyprien - (16 septembre 2005)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL


F

rères et sœurs, deux martyrs, l'un pape de Rome, l'autre évêque de Carthage, l'une des plus grandes figures de l'Église de son temps, deux amis. Les thèmes que la liturgie développe à propos de ces saints Corneille et Cyprien sont essentiellement au nombre de deux. Le premier thème, c'est celui que l'on pourrait dire de tous les martyrs, c'est cette reproduction dans le chrétien de la mort, de la Passion, de la Rédemption du Christ. Comme le Christ a été envoyé dans le monde, de la même façon, les disciples sont envoyés dans le monde, et le monde les a haïs, comme il a haï le Fils de l'Homme. Le monde les a persécutés parce qu'ils ne sont pas du monde, comme "moi-même dit Jésus, je ne suis pas du monde".

       Dans l'admirable texte de saint Paul, nous voyons ce qu'est le martyre : Pressé de toutes parts, ne sachant qu'espérer, persécuté, terrassé, et cependant non écrasé, non désespéré, non annihilé". Ce n'est pas seulement à la mort que les martyrs sont confrontés, c'est parce qu'ils portent dans leur corps, dans leur chair, les souffrances mêmes du Christ, par conséquent, leurs souffrances, leur passion, leur martyre, leur mort, est la souffrance, la passion, le martyre, la mort de Jésus. C'est pourquoi ces souffrances, cette mort sont remplies de la lumière du Christ ressuscité, parce que comme le Christ a accepté de mourir par amour, et de ce fait, son amour a été plus fort que la mort, de la même manière en est-il des martyrs.

       Le deuxième thème est plus propre au cas de Cyprien et de Corneille. En effet, ils ont été confrontés à travers ces persécutions dont ils ont été eux-mêmes les victimes, ils ont été confrontés à un problème, celui des chrétiens qui avaient faibli dans la persécution, celui des chrétiens qui avaient trahi la foi, renié leur foi au cours d'une persécution. La persécution s'achevant, que faire de ces chrétiens ? Fallait-il les rejeter définitivement à cause de leur manque de courage, fallait-il les mettre hors de l'Église pour leur péché d'apostasie, puisqu'ils avaient renié le Christ ? Ou bien fallait-il les réconcilier après pénitence bien sûr ?

       C'est une des premières apparitions du sacrement de pénitence que nous pratiquons si souvent. C'est là que, saint Cyprien comme évêque de Carthage et saint Corneille comme évêque de Rome, confrontés tous deux à ce problème, ont eu l'intuition de la miséricorde de Dieu. Ils ont compris que quel que soit le péché, même le péché du reniement, même celui de l'apostasie, il y avait toujours pardon possible de la part de Dieu, s'il y avait repentir bien entendu. Cette attitude de saint Cyprien et de saint Corneille à l'égard de ceux qui étaient tombés, en latin on disait les "lapsi", ceux qui avaient chuté, cette attitude leur a valu l'opposition d'un certain nombre de membres de leur Église, qui  optaient pour la position forte, et qui disaient : ils ont trahi, ils ne sont plus des nôtres, ce sont des antéchrists, il faut les rejeter. C'est ce qui s'est passé à Rome avec ce prêtre de l'Église de Rome, Novatien, qui d'ailleurs était jaloux de Corneille parce qu'il aurait voulu être pape à sa place. C'est ce qui s'est passé aussi en Afrique, autour de l'évêque de Carthage, ou plusieurs membres de l'Église se sont révoltés contre cette clémence qu'ils prenaient pour de la faiblesse, et qu'ils prenaient pour une trahison du nom du Christ, pardonner à ceux qui avaient trahi.

       Aussi bien Cyprien que Corneille, ont donc été tout à la fois, des témoins de la foi, jusqu'à la mort, des témoins de la miséricorde, jusqu'au pardon même de l'apostasie, et des témoins de l'unité de l'Église. A Rome et à Carthage, ils ont lutté pour maintenir l'unité de l'Eglise, pour lutter contre ces tendances schismatiques qui se manifestaient et qui au nom d'une plus grande rigueur, d'une plus grande exigence, au  nom d'un certain idéal de pureté de l'Église et de ses membres, préféraient rompre la communion avec leur évêque, avec le pape, plutôt que d'accepter le pardon. Peut-être vous arrive-t-il de lire une certaine littérature aujourd'hui encore, où certains chrétiens schismatiques, disent pourquoi nous ne voulons-nous pas pardonner ? pourquoi nous ne voulons-nous pas demander pardon, en allusion au geste si merveilleux qu'a posé le pape Jean-Paul II quand il a demandé pardon pour toutes les erreurs que l'Église avait pu commettre au cours de son histoire.

       C'est la même attitude de brutalité dans l'affirmation d'une certaine sainteté, d'une pureté totalement imaginaire d'ailleurs, de l'Église. L'Église est faite de pécheurs, nous sommes tous des pécheurs, et nous avons tous besoin de la miséricorde de Dieu. Nous ne pouvons pas décréter que tel ou tel est en-dehors de la communion de l'Église parce qu'il a fait ceci ou cela. Et nous, alors ? Que ferait l'Église si nous devrions être jugés en vérité ?

       Que ces grandes figures de l'histoire de l'Église que sont le pape Corneille et l'évêque Cyprien, nous invitent tout à la fois à la fermeté dans la confession de notre foi, à l'ouverture du cœur à l'égard de tous nos frères, même envers ceux qui sont visiblement fragiles, et surtout à la passion de l'unité du Corps du Christ.

 

       AMEN