J'AI CRU, J'AI PARLÉ

2 Co 4, 7-15 ; Jn 17, 11 b+14-23
SS. Corneille et Cyprien - (16 septembre 1992)
Homélie du Frère Michel MORIN

Pour être entendu de tous

D

 

ans sa lettre aux Corinthiens, saint Paul s'adresse à ses paroissiens et leur dit : "J'ai cru, c'est pourquoi j'ai parlé !" Je ne vais pas faire un discours sur le statut de la parole dans l'Église, puisque c'est justement un peu contre cela que je vais parler. "J'ai cru, c'est pourquoi j'ai parlé !"

Ce qui est évident pour l'apôtre Paul, c'est que la foi est fondement, c'est que la foi est fondation, qu'elle est antérieure à toute parole. Et il faut ici prendre le terme de parole au sens générique, au sens large, c'est-à-dire toute expression, toute forme d'extériorisation de nous-mêmes. Ce sont nos engagements, nos gestes, les actes que nous posons, les expressions silencieuses que nous manifestons et les mots que nous prononçons, nos paroles. C'est-à-dire, au fond, notre vie. Or il est clair et c'est pour nous une de nos difficultés majeures, la foi commence souvent à l'extérieur de nous et nous n'arrivons pas à vivre en accord avec elle et nos paroles ne sont que des mots, ne sont souvent que du vide et elles sont terriblement décevantes pour nous-même d'abord et aussi pour les autres.

Pour saint Paul, la foi n'est pas une référence extérieure. Jamais il n'aurait écrit ce que nous lisons bien trop souvent dans beaucoup de revues religieuses : la foi doit éclairer notre vie. Non, la foi n'est pas un spot pour éclairer une statue, ce n'est pas une lampe torche pour moins se cogner la nuit contre les meubles, ce n'est pas quelque chose qui est à l'extérieur et qui viendrait illuminer plus ou moins à l'intérieur. Surtout que si c'est nous qui illuminons, cela risque bien de ne pas être très objectif. La foi n'est pas un contrefort pour empêcher que l'édifice s'écroule, elle n'est pas non plus un renfort dans nos déprimes ou dans nos angoisses, il y a d'autres médicaments pour cela. La foi n'est pas non plus un bouclier pour nous protéger de l'adversité ou un parapluie pour éviter ce qui nous tombe du ciel. Elle n'est pas le fer de lance de notre progrès. La foi est fondation, la foi est première, la foi est antérieure, C'est elle qui nous fonde. Non seulement c'est elle qui fonde notre vie spirituelle mais notre être lui-même. C'est ce que nous affirmons chaque dimanche dans notre Credo : "Je crois en Dieu créateur".

Et je crois qu'il y a là un des grands problèmes, une des grandes articulations de notre foi. Je mets le point sur le problème de la prière. Combien de fois nous prions, nous exprimons en paroles, en actes, en gestes une prière qui n'a pas de fondation, qui n'est pas fondée dans la foi, qui a comme raison, comme motif, comme objet, des circonstances extérieures de notre vie : les événements, les désirs, les craintes, les peurs ? Comment voulez-vous que cette prière soit féconde puisqu'elle n'est pas fondée sur la foi mais sur des éléments qui ne sont pas négligeables mais qui ne sont pas de la fondation même de notre être ? C'est pourquoi saint Paul peut dire : "J'ai cru !" d'abord," et c'est pourquoi j'ai parlé !" Toute parole, qu'elle soit spirituelle, engagement temporel, qu'elle soit une participation à la vie de l'Église, ne sert strictement à rien, si ce n'est peut-être à nous consoler ou à nous donner des illusions, si elle n'est pas fondée dans la foi. Et la foi ne dépend ni de vous ni de moi, nous l'avons dans la grâce. C'est l'Église qui est la matrice de notre foi, comme la matrice de la mère assure la croissance et la vie de l'enfant, cela ne dépend pas de lui.

C'est pourquoi Jésus peut dire : "Grâce à leur parole, ils croiront !" Mais grâce à leur parole enracinée d'abord dans la foi. Et si le monde croit si peu, ce n'est probablement pas par manque de nos paroles, car nous sommes une Église actuelle qui parle beaucoup, mais c'est parce que cette parole n'est pas assez enracinée dans la foi, mais dans des éléments sociologiques, psychologiques, de compréhension du monde d'approche du monde et beaucoup d'autres choses de ce genre. "J'ai cru, c'est pourquoi j'ai parlé ! Grâce à leur parole, ils croiront!" Et ainsi le monde sera sauvé.

Que cette très brève parole de Paul nous rappelle que, dans le témoignage chrétien, c'est de la foi qu'il s'agit. "Nous allons de la foi à la foi" comme dit aussi Paul et c'est cette foi-là qui doit être la fondation de notre vie, la sève de notre croissance et les fruits de notre apostolat. C'est uniquement pour cela que saint Cyprien, que saint Corneille ont été martyrisés. Leur martyre est une parole, c'est une parole dans la foi, et donc c'est une parole qui a produit des fruits de foi.

 

AMEN