PÈLERINS SUR CETTE TERRE

Rm 8, 28+31-39 ; Jn 19, 25-27
Compassionde la Vierge Marie - (14 septembre 1981)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Ébreuil : Marie au pied de la croix
Fresque du XVI ème siècle
S

iméon l'avait prédit, à cet endroit où nous étions tout à l'heure, près de la Roche : "Un glaive de douleur transpercera ton cœur." Déjà, sur cette roche, un glaive de douleur avait transpercé le cœur d'un père, Abraham, qui devait aller immoler son fils. Déjà dans cette cité, un glaive de douleur avait frappé le cœur de David lorsqu'il avait perdu son fils Absalom. Sur cette colline, des milliers de sacrifices, d'histoires tissées de violence, de douleur et de sang, ont marqué l'histoire de ce peuple dont nous avons fait mémoire au fil de notre pèlerinage. Et c'est pourquoi, ce matin, il nous paraît providentiel que nous terminions par la méditation de ce mystère de la compassion de Marie.

Car, si préparée que fut Marie à recevoir cette douleur, si comblée de grâces qu'elle ait été par le Seigneur dès le moment de sa conception, il a fallu qu'au moment de l'accomplissement de la Pâque, elle se tienne au pied de la croix et qu'elle reçoive l'amour infini de son Fils : "Femme, voici ton fils !". Par la plaie béante qui déchire l'amour au cœur de Marie, la mère de Jésus, c'est la grâce infinie du salut qui entre dans la chair de ce monde pour tous les hommes. Marie est mère de l'Église à partir du moment, où, touchée au plus intime d'elle-même, en voyant son Fils mourir, son cœur s'ouvre pour que, désormais, toute la grâce que Dieu voulait donner à son Église, Il la dépose dans cet écrin qu'est le cœur de sa mère. Depuis ce jour-là, nous recevons sans cesse la grâce d'appartenir à l'Église en devenant, comme saint Jean au pied de la croix, les fils de Celle qui est notre mère à tous, parce qu'elle est devenue la mère du Fils Unique de Dieu.

Dans le cœur de Marie, ce jour-là, le mystère de la souffrance infinie du monde a été rejoint par le mystère de l'amour infini de Dieu. Et, dans le cœur de Marie, ce jour-là, a commencé à entrer en elle, pour nous tous et pour le monde entier, le mystère de la vie et de la Résurrection.

Frères et sœurs, nous terminons en ce jour notre pèlerinage. Un pèlerinage est cette succession de moments dans lesquels nos yeux émerveillés ont contemplé la terre que Dieu a donnée à son peuple. En contemplant cette terre, il faudrait, d'une certaine manière que ce soit une blessure qui s'ouvre dans nos yeux, dans nos mains, dans tous nos sens et finalement dans notre cœur. Car contempler cette terre aujourd'hui n'aurait pas de sens si cela ne devait ouvrir notre cœur à comprendre que "de cette terre a germé l'Amour de Dieu lorsque de la terre s'est relevée la chair du Christ ressuscité." Voilà le sens de notre pèlerinage. Retrouver, à travers l'émerveillement de nos yeux, à travers cette fête de la lumière, cette beauté si douce, cette splendeur des pierres, retrouver l'amour de Dieu, cette nostalgie infiniment profonde, cette voix secrète qui coule comme une source d'eau fraîche à la racine de notre cœur. Car si belle que soit cette terre, elle n'est pas d'abord un but, elle est simplement un lieu de passage. Nous sommes de cette terre, mais nous y sommes comme des voyageurs, et cela durant toute notre vie. Et ce pèlerinage doit éveiller en nous ce sentiment : à la fois, parcourir les routes comme nous le faisons et savoir que nous ne sommes pas encore arrivés. Mais avec une espérance de joie intense comme il y eut dans le cœur de Marie lorsqu'elle comprit que la mort de Jésus n'avait de sens que pour le salut du monde et pour notre résurrection. Voilà dans quelle condition nous devons vivre notre pèlerinage sur la terre.

Nous sommes, à la fois, traversés par ce glaive de douleur qui symbolise le péché qui nous accable et par cette souffrance de ne pouvoir encore contempler face à face le visage de Dieu. Désormais cette souffrance doit ouvrir en nous le désir de ce Royaume dans lequel nous serons tous rassemblés, un jour. Là nos yeux éclairés contempleront un mystère plus magnifique encore que ces paysages, ces mosaïques, ce ciel et tous les monuments que nous avons vu. Nous verrons, dans nos yeux de chair ressuscités le visage glorieux du Christ. C'est pour cela que nous devons vaincre les assauts du mal, c'est pour cela que nous avons enduré la chaleur du soleil : mais que ce pèlerinage ne finisse jamais durant notre vie sur la terre.

 

AMEN