MATERNITÉ ILLIMITÉE
Rm 8, 28+31-39 ; Jn 19, 25-27
Compassionde la Vierge Marie - (14 septembre 1988)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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e mystère de ce jour est d'abord celui de la souffrance de Marie associée à celle de son Fils. Marie au pied de la croix c'est une mère qui perd son enfant bien-aimé, qui le voit mourir sous ses yeux dans les souffrances de cet atroce supplice qu'est celui de la croix, c'est Marie qui a le cœur entièrement brisé par cet échec apparent de la mission de son Fils, c'est Marie qui est dans la nuit de la foi car elle ne peut pas comprendre, elle ne peut pas deviner, elle est simplement devant cet événement, cette passion avec dans son cœur une confiance plus grande que l'évidence, mais une confiance dans la nuit, car elle ne sait pas encore le mystère de la Résurrection. Elle ne sait pas ce qu'est le mystère de la Rédemption, elle sait seulement que son Fils meurt et que toute la mission de son Fils, tout ce qu'il est venu apporter sur la terre, apparemment aboutit à cette croix et tombe là, comme dans un puits, dans un trou noir. Marie croit c'est-à-dire Marie adhère de toutes ses forces à la mission de son Fils, Marie sait qu'Il est venu de Dieu et qu'Il retourne à Dieu. Elle ne peut pas encore savoir comment cette croix va être la source de la vie et de la lumière.
La souffrance de Marie n'est pas seulement une souffrance humaine, ce n'est pas seulement une souffrance maternelle qui n'est pas à l'échelle de nos souffrances, de ce que nous aurions souffert à sa place. Marie, et c'est là que commence la profondeur de cette fête, Marie qui à travers sa souffrance, entre dans la souffrance de son Fils entre donc dans la souffrance de Dieu. Parce qu'elle a donné sa chair au Fils de Dieu, parce que tout son être est entièrement centré sur cet enfant qui est l'enfant du Père, le Fils du Père, Marie est en profonde communion et résonance avec la souffrance de son Fils, et au-delà de sa souffrance personnelle, elle est entraînée dans quelque chose de plus grand qu'elle, quelque chose qui la dépasse, comme cela s'est passé tout au long de la vie de Marie. Elle a toujours été entraînée au-delà des limites qui sont celles d'une personne humaine, au-delà des limites de la psychologie, au-delà des limites de ce que l'on peut savoir, comprendre et connaître. Marie, depuis le premier jour de sa naissance où elle était au-delà du péché originel, depuis l'Annonciation où elle a été au-delà d'une maternité humaine normale, tous les jours qu'elle a passés avec son Fils, Marie a été toujours appelée plus loin. Plus loin non pas par des lumières supplémentaires, mais plus loin par une adhésion dans la foi à un mystère qui non seulement se dévoilait à elle mais l'entraînait toujours plus loin, au-delà de ce qu'elle pouvait en saisir ou en comprendre.
A travers sa souffrance, Marie est entraînée dans le mystère de la souffrance de son Fils, dans le mystère de la souffrance de Dieu. Elle porte en elle cette donation d'amour aussi profonde devant le refus d'amour des hommes qui est précisément le mystère de la Rédemption. Et avant de le comprendre, Marie le vit, ce mystère de la Rédemption. Elle ne souffre pas seulement comme femme devant son enfant, elle souffre avec Lui, pour le salut du monde. Marie, et c'est le premier aspect du mystère de sa compassion, porte en elle le salut du monde en union avec son Fils. Jésus associe sa mère à son sacrifice, à cette offrande, à ce don de sa vie pour les pécheurs que nous sommes. Et ainsi Marie se trouve submergée par une offrande, une souffrance et une signification de la souffrance qui dépasse infiniment tout ce qu'elle pouvait imaginer ou concevoir ou sentir par elle-même.
Et dans cette union à la souffrance de son Fils, dans cette co-rédemption, cette compassion, cette participation à la passion, à la Pâque du Christ, dans cette compassion Marie devient une deuxième fois mère. Elle était la mère de Jésus, elle devient la mère de Jean : "Femme, voici ton Fils !" et non pas seulement de Jean. Jean c'est "le disciple que Jésus aimait", Jean c'est celui qui, dans son expérience spirituelle, a su comprendre qu'il était aimé de Jésus, non pas lui seul, mais comme nous sommes tous aimés. Jean est le type du disciple qui, dans son expérience d'intimité avec le Christ, découvre qu'il est "le bien-aimé", le plus aimé. Nous sommes chacun le plus aimé du Christ. C'est le privilège de Dieu de pouvoir aimer plus chacun de ceux qu'Il aime. Quand nous aimons plus, il y en a d'autres qui sont apparemment aimés moins. Dieu peut aimer plus chacun sans qu'un autre soit aimé moins, mais au contraire l'autre aussi est aimé plus. Et c'est cela que saint Jean a découvert sur la poitrine du Christ, qu'il était aimé davantage, non pas à l'exclusion des autres, mais comme le type même de tous les autres disciples qui chacun découvriront, à travers lui, qu'ils sont aimés davantage.
Quand Jésus dit à Marie en montrant saint Jean : "Voici ton Fils !" Il montre le disciple par excellence, Il montre chacun des disciples, Il nous montre tous à travers saint Jean. Et c'est à propos de chacun d'entre nous que Jésus dit à Marie : "Voici ton fils !" Et c'est à chacun d'entre nous que Jésus dit : "Voici ta Mère !" Marie, entrant dans cette souffrance qui la dépasse, dans cette souffrance infinie qui est celle de Dieu mourant sur la croix, Marie entre aussi dans une maternité illimitée, dans une maternité qui va prendre les mêmes proportions que l'amour paternel de Dieu à l'égard de tous les hommes. Marie va, là aussi, être entraînée au-delà des limites de son cœur, au-delà des limites de son affectivité humaine. Et elle va devenir, avec la même tendresse, avec la même profondeur, la mère de chacun d'entre nous, la mère de tous les hommes. C'est humainement impossible et pourtant c'est vrai, parce que quand on est associé de près à la vie et au mystère du Christ, on est associé aussi au caractère illimité de ce mystère. Et de même que Marie est entrée dans une souffrance insondable, de même elle entre aussi dans une maternité sans limites, sans rivages, une maternité qui reçoit un privilège venu du cœur de Dieu. Le cœur de Marie est agrandi aux dimensions du cœur de Dieu. Et cela aussi, chacun d'entre nous, à travers elle, par elle, par son intercession, est appelé à entrer dans cet amour sans rivage, sans limite. Non pas que nous soyons, comme Marie au pied de la croix, capables de devenir ceux qui aiment tous les hommes avec cette intensité et ce caractère illimité mais nous sommes appelés à entrer au paradis dans ce même mystère de l'amour sans fin et sans rivage. Au-delà de la souffrance dont nous avons aussi notre part et qui, d'une certaine manière, deviendra aussi presque sans limite car toute souffrance vraie est une souffrance qui déchire jusqu'aux plus grandes profondeurs l'être qui souffre, à travers cette expérience-là aussi nous découvrirons l'expérience de l'amour, de l'amour sans fin, de l'amour sans limite qui est l'amour même de Dieu.
Que Marie, qui est vraiment la mère de chacun d'entre nous, nous enfante à cet amour divin, qu'elle nous enfante à la béatitude du paradis.
AMEN