LA SOUFFRANCE D'UNE MÈRE

Rm 8, 28+31-39 ; Jn 19, 25-27
Compassionde la Vierge Marie - (14 septembre 1986)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Quarante : Piéta

 

I

l est peut-être important de se demander pourquoi l'Église a tenu à vénérer plus spécialement le mystère de la souffrance de Marie au pied de la croix ce qu'elle appelle le mystère de la compassion. Pourquoi est-ce spécialement Marie qui est célébrée dans ce mystère-là ? En effet on pourrait célébrer aussi la compassion de Saint Jean ou la compassion de Sainte Marie-Madeleine qui se sont tenus aussi au pied de la croix et qui ont suivi le Christ jusqu'au bout. Pourquoi donc est-ce que Marie a été ainsi célé­brée de façon tout à fait unique et spéciale ?

La réponse est évidente, mais elle a des conséquences très grandes. La réponse est évidente, c'est parce que c'est sa mère, et que comme mère, elle est plus étroitement, plus intimement associée à l'his­toire et à la vie humaine de Jésus. Elle est, de façon radicale, celle qui a donné à son fils tout l'héritage de la nature humaine, puisque c'est vierge qu'elle a en­fanté le Christ, le Verbe de Dieu. C'est vrai que le rapport entre Jésus et sa mère est absolument unique. Mais la communion entre Marie et son Fils est d'ordre absolument vital. Elle est vitale dans les deux sens. Au sens où Marie a donné sa chair et que la commu­nion ne se situe pas d'abord au niveau des idées, de la pensée, de la manière d'agir, mais d'abord et plus ra­dicalement au niveau de la vie et de l'être même de la nature humaine de Jésus. Tout ce qu'Il est dans sa vie d'homme et dans sa réalité humaine, Il l'a reçu de Marie sa mère. Et en plus, je crois que cela est im­portant et c'est pourquoi on célèbre le mystère de la souffrance de Marie, c'est parce que la souffrance est ce qui généralement connote au plus fort le mystère de la communion, c'est parce que la souffrance est quelque chose qui touche et qui attache, qui attaque directement le mystère même de la vie.

Ce qui fait que la souffrance est quelque chose de si intenable et de si insupportable c'est que la souffrance elle-même est ce qui mine la vie en nous, même si nous ne mourons pas de toutes les grippes que nous avons, c'est sûr. Mais toute souffrance est toujours l'indice de la destruction de la vie en nous. Je crois que c'est cela le mystère de la compassion de Marie. Le mystère même de la souffrance qui atteint le Christ, dans la vie même qu'Il a reçue de Marie, ne peut pas ne pas avoir une répercussion immédiate dans le cœur même et dans la vie charnelle de Marie. Elle souffre d'une souffrance qui, d'une certaine ma­nière, s'attaque à la même vie, celle que le Christ a reçue de Marie. Ainsi il s'agit d'une communion ab­solument vitale et essentielle qui touche le cœur même de la relation entre Marie et son Fils, Marie ayant donné la vie humaine à son Fils, et son Fils donnant sa vie pour son peuple. Et dans les deux cas, c'est la souffrance qui est pour ainsi dire l'agent de destruction, l'agent qui abîme, qui tue, qui met à mort cette vie qui est aussi bien dans le cœur du Christ que dans le cœur de sa mère.

Cela ne veut pas dire que la souffrance de Marie soit équivalente à celle de son Fils ou qu'il faille ajouter la souffrance de Marie à celle du Christ lorsqu'Il donne sa vie pour nous sur la croix. Car c'est là précisément que le mystère intervient. Dans cette souffrance, qui est une souffrance profondément hu­maine d'une mère qui voit mourir son enfant, dans cette souffrance, dans toute son épaisseur, dans tout son scandale humain, on dirait que le Christ, dans un ultime geste, s'empare de cette souffrance, la sienne et celle de sa mère, pour faire passer son pouvoir sau­veur à travers la chair de sa Mère. Il est venu pour faire de nous des fils, pour nous rendre fils de Dieu, pour restaurer en nous l'image de Dieu. Et quand Il meurt en donnant sa vie pour les hommes, c'est pour que tous les hommes soient intégrés, réintégrés dans la véritable relation de filiation avec le Père.

Et bien je dirais que pour le Christ, au mo­ment même où Il meurt, Il dit à Marie : Tu es la mère de Jean," et Il dit à Jean : "Voici ta mère !" Ce mys­tère de la filiation, dans tout ce que le Christ l'a vécu, fils du Père éternel et aussi fils de Marie, Il veut que nous aussi, nous soyons totalement configurés à ce qu'il réalise. Et pour que la configuration soit totale, et pour que nous soyons vraiment fils en Lui Jésus, Il veut rétablir toute la dignité de fils et d'enfant de Dieu avec le Père, mais en même temps, dans une sorte de délicatesse infinie qui veut que rien d'humain ne soit perdu dans l'économie du salut, Il veut qu'en même temps nous recevions, par sa mère, le mystère de cette filiation. Non pas que Marie y ajoute quoi que ce soit, mais simplement, elle est là, toujours, comme la ser­vante, c'est-à-dire celle qui est auprès de nous pour qu'à travers son amour pour son fils se déploie cet amour pour nous et que grandisse en nous la grâce d'être vraiment des fils.

 

AMEN