LA COMPASSION DE MARIE

Rm 8, 28+31-39 ; Jn 19, 25-27
Compassionde la Vierge Marie - (14 septembre 1982)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Olloix : Piéta

N

 

ous pourrions nous contenter de lire ce passage d'évangile au ras des événements et d'y voir simplement le souci de Jésus, au moment de mourir, de confier sa mère à quelqu'un qui puisse le remplacer auprès d'elle, et choisissant tout naturellement pour cela son disciple bien-aimé Jean. Mais il est clair que ce même saint Jean qui nous rapporte ce fait, ne l'a pas fait simplement pour des raisons anecdotiques, et qu'il y a vu, lui était mieux que personne placé pour en pénétrer le sens, il y a vu une signification plus profonde. Jésus ne s'est pas contenté de lui confier Marie pour qu'il en prenne soin.

Déjà, une petite notation nous invite à aller plus profond. Vous avez entendu la dernière phrase : "A partir de cette heure, le disciple la prit chez lui !" Dans tout l'évangile de saint Jean "l'heure" tient une place importante. "L'heure", c'est le moment où le Christ passe de ce monde à son Père. Déjà, à Cana, où précisément Marie était présente, Jésus lui avait dit : "Mon heure n'est pas encore venue !" Et, à plusieurs reprises, quand on veut mettre la main sur Jésus, les envoyés des grands prêtres ne peuvent pas le faire et l'évangéliste nous dit "parce que son heure n'était pas encore venue." Et au commencement de la dernière cène, la première phrase qui ouvre le récit : "Jésus, sachant que son heure était venue de passer de ce monde à son Père, dit : voici l'heure." A partir de cette heure, c'est donc l'heure de la Pâque du Christ, l'heure où le Christ achève sa course dans ce monde et, en quelque sorte, fait communiquer ce monde avec celui de Dieu, avec le monde nouveau. A partir de cette heure, Jean, le disciple bien-aimé, prend Marie chez lui. Il s'agit donc d'un événement capital puisqu'il fait partie de "l'heure" de Jésus.

A travers le disciple bien-aimé, c'est à tous les disciples que Jésus confie sa Mère. Et en même temps qu'Il leur confie Marie, Jésus confie ses disciples à Marie. "Femme, voici ton fils ! Fils, voici ta Mère !" Marie, la mère de Jésus, devient donc la mère de tous les disciples, de tous les frères de Jésus, de tous les chrétiens Marie est la mère de l'Église tout entière. En même temps, Marie et Jean, chacun pour leur propre compte, représentent l'Église. Jean c'est le disciple, si j'ose dire, le disciple-type, le disciple par excellence, et nous sommes tous représentés par lui. Et Marie, qui est la mère de Jésus, qui a porté Jésus dans son sein, est en quelque sorte devenue maintenant la mère de tous les chrétiens, de tous les membres du corps du Christ, car, désormais, à partir de la Passion, nous ne sommes plus séparés de Jésus, mais nous devenons les membres de son propre corps, Marie qui est donc la mère de tous les membres de tout le corps du Christ. Marie est l'Église qui, à travers les siècles, mettra au monde tous ces disciples de Jésus, tous ces membres de son corps. Marie et Jean sont donc chacun l'Église sous un aspect différent et leur rassemblement, cette toute petite communauté qui est au pied de la croix, alors que tout le monde s'est enfui, leur rassemblement signifie aussi l'Église. C'est pourquoi quand Jésus, du haut de la croix, va incliner la tête et "livrer son Esprit" souffler l'Esprit Saint, le souffle de Dieu, sur ceux qui sont là, au pied de sa croix, sur Jean et sur Marie, c'est déjà la Pentecôte qui commence, c'est déjà l'effusion de l'Esprit sur l'Église, car Jean et Marie sont l'Église, l'Église commençante, l'Église naissante, l'Église embryonnaire. Mais, quand Jésus se penche sur eux pour livrer l'Esprit Saint, c'est déjà la Pentecôte qui s'ébauche, c'est déjà l'Église qui commence. Marie et Jean constituant l'Église, Marie figurant l'Église, Jean membre type de l'Église.

Mais il faut encore que nous allions plus loin. Ce n'est pas simplement la maternité de Marie sur chacun d'entre nous et sur l'ensemble de notre communauté ecclésiale qui est signifiée par cette fête. Si nous appelons cette fête : la Compassion de Marie, ou encore la fête de Notre Dame des Douleurs, c'est parce que nous voulons insister sur la participation de Marie à la Passion du Christ. De même que le Christ vit sur la croix sa passion, c'est-à-dire tout à la fois, son amour passionné pour les hommes et cette souffrance dans laquelle s'exprime cet amour passionné, cette souffrance jusqu'à la mort, si Jésus vit sa passion sur la croix, Marie est associée à sa passion et c'est ce que signifie le mot compassion. Marie participe à la passion du Christ. C'est là un mystère très profond, insondable en quelque sorte. En effet, que Marie peut-elle bien venir ajouter à la Passion du Christ ? C'est un élément essentiel, fondamental de notre foi que la Passion et la mort du Christ sont suffisantes pour le salut du monde entier. Suffisantes, le mot est d'ailleurs imparfait. Il n'y a rien qui puisse sauver le monde, il n'y a rien qui puisse sauver l'humanité si ce n'est la Passion du Christ, Dieu fait homme. Et cette passion est surabondante. Elle va bien au-delà de tout le manque d'amour que représente l'ensemble des péchés du monde. Cet amour infini du Christ se donnant jusqu'à la dernière goutte de son sang, jusqu'au dernier souffle de son sang, cette passion du Christ surabondante est le salut infini qui assure à tous les hommes de tous les temps et de tous les lieux la communion, la réconciliation avec le Père, par-delà tous nos péchés, par-delà tout ce déficit d'amour accumulé à travers les siècles et les générations.

Si donc nous disons de Marie qu'elle a compati avec son Fils, ce n'est pas qu'elle avait à ajouter quelque chose à la passion de Jésus. C'est bien le contraire. Cette passion est tellement surabondante que, non seulement elle guérit les pécheurs, non seulement elle donne le salut à ceux qui étaient séparés de Dieu, mais encore cette passion est tellement abondante qu'elle a associé Marie à l'offrande même que Jésus fait de Lui. Non seulement Jésus s'offre Lui-même, non seulement Il nous offre avec Lui, mais Il donne à Marie, de l'offrir et de s'offrir avec Lui. Non pas pour ajouter quelque chose à sa passion, mais au contraire pour que cette passion soit plus totale, parfaite, que la plénitude du sacrifice du Christ soit tellement grande qu'Il ne se contente pas de l'offrir Lui seul, mais qu'Il donne à Marie de l'offrir avec Lui.

Si Marie est l'Église, si Marie résume en elle l'Église de tous les temps et de tous les lieux, il faut aller plus loin encore. Ce n'est pas seulement à Marie que Jésus donne d'être associée à sa Passion, de l'offrir et de s'offrir avec Lui, mais, à travers Marie, c'est à l'Église tout entière, c'est à nous tous, c'est à chacun de nous que Jésus donne cela. Nous aussi, nous pouvons offrir le Christ. Nous qui sommes l'Église, nous pouvons offrir le sacrifice, la Passion du Christ, et c'est précisément ce que, en tant qu'Église, nous allons faire tout à l'heure dans la célébration de l'eucharistie nous pouvons offrir le Christ et nous pouvons nous offrir nous-mêmes avec le Christ. Quelle chose inouïe ! Nous qui sommes, non seulement des hommes, des êtres humains comme Marie, mais qui, en plus, sommes des êtres pécheurs, nous qui n'avons pas eu, comme Marie le privilège d'être, dès notre naissance, dès notre conception, délivrés du péché originel, nous qui sommes remplis de péché, non seulement le Christ nous sauve, mais Il nous donne d'être sauveurs avec Lui. Nous devenons sauveur pour nous et, plus encore, pour les autres. Nous sommes associés avec le Christ, nous sommes associés par le Christ à sa propre passion, en Marie, à travers Marie, avec Marie qui est l'image de l'Église, le premier membre de l'Église. Nous sommes à ses côtés comme Jean est à côté d'elle. Et, en même temps qu'elle, à travers elle, nous pouvons offrir le sacrifice du Christ et nous offrir en sacrifice avec Lui.

Oui, toutes nos souffrances, toutes nos épreuves, toutes nos difficultés, et souvent d'ailleurs il faut bien le reconnaître, nos difficultés bien pénibles, toutes nos pauvres petites misères, tout cela entre dans l'immense passion du Christ, tout cela est associé au sang du Christ, à la souffrance du Christ, à la mort du Christ en croix. Et rien n'est perdu de ces moindres souffrances, rien n'est perdu de ces moindres épreuves tout cela fait partie de la rédemption, du salut du monde. A travers ce que nous vivons de douloureux, à travers ce que nous souffrons, nos frères sont sauvés. Nous qui avons besoin d'être sauvés tous les premiers, et d'ailleurs Marie aussi avait besoin d'être sauvée même si elle l'a été dès l'aurore de sa vie, nous qui avons besoin d'être sauvés nous pouvons devenir des sauveurs.

Ceci doit nous conduire à une immense action de grâces, car la libéralité, la bonté de Dieu est d'une délicatesse infinie. Il ne se contente pas de se pencher sur nous pour nous guérir, Il veut faire de nous des médecins de nos propres frères. Nous qui sommes si pauvres, si misérables, voilà que nous pouvons réellement aider, pas simplement par nos conseils, par une aide fraternelle visible, mais au tréfonds du mystère, au tréfonds de notre vie, nous pouvons aider de toute la force de l'Esprit Saint qui est en nous, aider nos frères à se sauver, à être sauvés. Qu'en cette fête de la compassion, tous réunis autour de Marie, comme Jean à côté d'elle au pied de la croix, nous rendions grâces au Christ qui nous sauve et qui fait de nous des sauveurs.

 

AMEN