LA CROIX ET LA GLOIRE : L' UNIQUE MYSTÈRE DE L'AMOUR DU CHRIST 

Nb 21, 4b-9; Ph 2, 6-11; Jn 3, 13-17
Exaltation de la Sainte-Croix – (14 septembre 2008)
Vingt-quatrième dimanche du temps ordinaire
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Frères et sœurs, quand nous pensons spontanément au mystère de la croix, nous sommes souvent tentés de penser ce mystère comme deux actes successifs, deux moments distincts dont le second d'une certaine manière, annulerait le premier. Il y aurait d'abord le sacrifice, la souffrance et la mort du Christ sur la croix, et dans un deuxième temps l'intervention de Dieu qui ressuscite Jésus, qui lui redonne la vie, et qui le prend dans la gloire. Comme si l'obéissance de Jésus jusqu'à la mort sur la croix lui valait de la part du Père cette récompense et la gloire, la vie éternelle, la résurrection.

Je pense que la fête que nous célébrons aujourd'hui, par sa titulature même nous invite à un autre regard. Nous fêtons aujourd'hui la Croix glorieuse, non pas la croix qui précède la gloire, mais la croix glorieuse ou encore l'Exaltation de la Sainte Croix, c'est-à-dire la glorification de la Croix.

D'ailleurs, si nous lisons avec attention l'évangile de saint Jean, nous voyons bien qu'en profondeur, il n'y a pas deux mystères successifs, mais un seul mystère. Si nous relisons le dernier entretien de Jésus avec ses disciples après la Cène, nous voyons que Jésus annonce la trahison de Judas et lorsque celui-ci sort, Jean nous dit : "Il faisait nuit" (Jn. 13, 30). Et quelle est la parole du Christ après ce départ de Judas ? "Maintenant, le Fils de l'Homme est glorifié". (Jn 13, 31). Judas part pour le dénoncer, le livrer, et Jésus dit : "Maintenant, le Fils de l'Homme est glorifié". Un peu plus loin, après ce dernier entretien de Jésus avec ses disciples, Jésus entre en agonie à Gethsémani. Au moment où les gardes des grands-prêtres menés par Judas vont mettre la main sur Jésus, Il leur dit : "Qui cherchez-vous ? – Jésus de Nazareth" (Jn. 18, 4-5). Jésus leur répond : "Je le suis", ce qui en grec se dit "Ego eimi", c'est-à-dire très exactement : "Je suis". C'est le nom même de Dieu tel qu'il l'a révélé à Moïse au Buisson ardent (Ex.3,14). Je suis, Je suis l'absolu de l'Etre, Je suis ce que Je suis, Je suis au-delà de tout ce que tu peux concevoir ou imaginer. Et quand Jésus répond ainsi "Je suis" aux gardes, ceux-ci reculent comme frappés de stupeur et tombent à terre (Jn 18, 6). Il faudra que la scène se répète une deuxième fois : "Qui cherchez-vous ? – Jésus de Nazareth ! – Je vous l'ai dit, Je le suis, c'est moi" (Jn 18, 7-8). Alors, ils se saisiront de lui. Le moment de l'arrestation de Jésus selon saint Jean, c'est la manifestation de la divinité de Jésus : il est celui qui s'est révélé au Buisson ardent à Moïse.

Ensuite, nous allons assister au long procès de Jésus, puis à la crucifixion, et remarquons que la dernière parole de Jésus sur la croix avant de mourir, selon saint Jean, c'est : "Tout est consommé" (Jn, 19, 30). Tout est accompli, tout est achevé. C'est donc non pas un cri de déréliction, comme en saint Marc ou saint Matthieu : "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?" (Mc.15, 34). En saint Jean, c'est un cri de triomphe : "Tout est accompli". C'est au moment où Jésus pend sur la croix comme une loque, désarticulé, qu'il dit : "Tout est achevé, tout est accompli, tout est parfait !"

C'est pourquoi l'Esprit dont on nous avait dit dans l'évangile de saint Jean qu'il serait répandu quand Jésus serait glorifié (Jn 7, 39), au moment où Jésus meurt, saint Jean nous dit : "Il livre son Esprit" (Jn.19, 30). En rendant le dernier soupir, il livre l'Esprit. La croix est bien la gloire de Jésus. C'est encore sur la croix que du côté transpercé de Jésus vont couler des flots d'eau vive, de l'eau et du sang (Jn 19, 34), le sang du sacrifice et l'eau dont saint Jean nous dit qu'elle est le signe de cet Esprit répandu pour étancher toute soif (voir Jn 7, 37-39).

Vous le voyez, nous ne sommes pas en présence de deux pans de décor successifs, à la limite même contradictoires, La résurrection ne vient pas réparer le tort qu'auraient fait la mort et la croix. C'est un unique mystère. C'est au cœur même de la croix, de la souffrance, de la Passion, de la mort, que Jésus ressuscite. La gloire du Christ, c'est sa Passion. C'est pourquoi le Vendredi Saint, nous adorons la croix du Christ. Nous ne nous lamentons pas sur sa mort mais nous nous prosternons devant la croix de son supplice. C'est pourquoi aussi la fête d'aujourd'hui s'appelle la Croix glorieuse. C'est dans la croix que se trouve la gloire. "Quand je serai élevé de terre, j'attirerai tout à moi" (Jn 12, 32). Elevé sur la croix, élevé dans la gloire : de la Croix à l'Ascension, c'est un unique mouvement dans lequel le Christ nous entraîne.

N'imaginons pas la gloire de Jésus à la manière des gloires humaines. Même si quelquefois les Pères de l'Église, et peut-être la liturgie, se sont laissés aller à nous manifester la croix à la manière du cortège triomphal des généraux romains quand ils avaient vaincu l'ennemi et qu'ils étaient portés en triomphe devant tout le peuple. Même si on a donc laissé cette image contaminer le mystère, en réalité, il ne s'agit pas d'une gloire sociale, physique ou mondaine. Quand on parle de la résurrection du Christ, de la gloire de cette résurrection, il s'agit de tout autre chose. Qu'et-ce que la gloire pour Dieu ? C'est le don ultime. Dieu est don, il se donne. Le Père nous a donné son Fils unique, c'est ce que nous venons d'entendre dans l'évangile de ce jour. Ce don qui va jusqu'à l'extrême du don, parce que Jésus est tellement donné qu'il ne lui reste plus rien. Il est dépouillé de tout, même sa nature humaine est comme obscurcie et déformée, il n'a plus d'apparence humaine nous disait déjà le prophète Isaïe en parlant du Messie (Is. 53, 14). Il est défiguré, lui qui est le plus beau des enfants des hommes (Ps 44, 3), il n'a plus rien à lui. La gloire du Christ, c'est d'avoir tout donné et quand on a tout donné, c'est l'amour à l'état pur qui nous est manifesté. "Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu'on aime" (Jn 15, 13). Tant qu'on garde quelque chose pour soi, on n'aime pas tout à fait, on n'aime pas vraiment. Jésus nous a aimés jusqu'à tout donner, et le Père nous a aimés jusqu'à nous donner son Fils. La réalité la plus parfaite, la plus puissante et la plus merveilleuse de la vie de Dieu, le Fils du Père, le Père nous l'a donné. Il a accepté de tout perdre parce que c'est à ce moment-là qu'on gagne tout. La logique de l'amour c'est qu'on est riche de ce que l'on donne et non pas de ce que l'on accumule. Dans la mesure où le Père nous a tout donné et où le Fils s'est donné sans limites, il est plénitude selon l'amour qui est la révélation même du mystère de Dieu.

Quand nous célébrons la croix, nous ne célébrons pas un moment de déréliction qui serait suivi d'un moment de récompense, d'un moment de résurrection, nous célébrons un unique mystère qui, au fond du don total, est l'ultime, la seule, la totale richesse, la révélation de la richesse la plus profonde de Dieu, car la gloire de Dieu c'est de se donner sans limite, sans réserve, sans garder quoi que ce soit pour lui. Il donne jusqu'au bout et c'est cela le mystère de l'amour de Dieu.

 

AMEN