LA CROIX ET LE SERPENT

Nb 21, 4b-9; Ph 2, 6-11; Jn 3, 13-17
Exaltation de la Sainte-Croix
Vingt-quatrième dimanche du temps ordinaire – Année C (14 septembre 1980)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL


L'arbre de la tentation
 
Mosaïque à Aix-la-Chapelle 
En la fête de l'Exaltation de la Croix du Christ qui, cette année remplace la célébration du dimanche, le passage de l'évangile de saint Jean qui nous est proposé est un texte capital pour notre foi, mais qui l'exprime d'une manière paradoxale.

Tout d'abord Jésus dit : "Dieu a tellement aimé le monde qu'Il lui a donné son Fils, son Unique qu'Il le lui a livré." "Dieu a tellement aimé le monde ". Si nous avons quelque peu l'habitude de lire l'évangile, nous savons que, chez saint Jean, le "monde" c'est le royaume du "Prince de ce monde", là où domine et règne Satan. Jésus a dit à ses disciples : "Si le monde vous hait, sachez qu'il m'a haï avant vous" ; et encore "Vous êtes dans le monde, mais, vous n'êtes pas du monde" ; et encore "Je vous ai tirés du monde". Car le monde c'est l'humanité qui refuse Dieu, qui se détourne de lui ; c'est l'humanité qui s'enfonce dans le péché, dans la haine et dans l'orgueil. Aussi, Jésus dira-t-il même peu avant sa Passion, cette parole mystérieuse : "Je ne prie pas pour le monde".

Or, voici que Jésus nous dit aujourd'hui que "le Père a tellement aimé ce monde qu'Il lui a donné Son Fils". Je sais bien qu'un certain nombre de commentateurs disent qu'il faut distinguer chez saint Jean plusieurs sens du mot "monde", ce qui est là une pétition de principe et une façon de tourner la difficulté qui ne résout rien. Si saint Jean, après le Christ, emploie ce même mot dans des contextes aussi opposés, c'est précisément pour nous conduire au profond du mystère de l'Incarnation et de la Passion de Jésus. Oui, ce monde qui est le lieu du prince de ce monde, ce monde dans lequel nous sommes et ce monde dont, malheureusement, nous faisons partie, car nous sommes, nous aussi, enfoncés dans notre péché, notre égoïsme et notre orgueil, c'est celui-là même que Dieu a tellement aimé qu'Il lui a donné, livré son Fils, non pas pour le condamner, mais pour le sauver. Tout le mystère de l'évangile est là, Dieu n'est pas venu comme un justicier pour séparer le bien du mal, pour extraire les disciples du monde car Jésus a dit à son Père : "Je ne te demande pas de les retirer du monde, mais de les préserver du péché'', Dieu n'est pas venu pour rejeter le monde, pour le condamner et le détruire, mais pour le sauver, pour sauver ce qui est, justement, au pouvoir du prince de ce monde. Ce qui en nous est le pire, le plus bas, ce qui en nous est le plus complice du mal et du démon, voilà ce que Dieu est venu sauver, voilà pourquoi Il nous a donné son Fils, voilà pourquoi Il l'a livré pour nous.

Et quelle est la manière dont Dieu a voulu nous donner son Fils, le donner à ce monde de péché dont nous sommes pour que ce monde soit sauvé ? Jésus nous le dit aussi dans ce texte : "Il faut que le Fils de l'Homme soit élevé". "Élevé", c'est une image qu'utilise souvent Jésus dans le quatrième évangile pour annoncer sa croix. Saint Paul, utilisant l'image inverse mais dont le sens est le même, nous disait tout à l'heure que le Fils de Dieu s'est abaissé, anéanti dans la mort et la mort de la croix. Et pour approfondir le sens de son élévation sur la croix, Jésus se réfère à un vieux texte étrange du livre des Nombres (texte que nous venons de lire tout au début de cette célébration) dans lequel Moïse, sur l'ordre de Dieu, place un serpent d'airain sur un étendard, au sommet d'un mat de bois, afin que sa vue guérisse les hébreux mordus par les serpents venimeux du désert. Jésus se compare à ce serpent :"Comme Moïse a élevé le serpent d'airain, de même il faut que le Fils de l'Homme soit élevé sur la Croix". Le serpent, frères et sœurs, vous le voyez bien déjà dans ce passage des Nombres, est un symbole du mal : ces serpents venimeux à la morsure brûlante c'est le mal qui se jette sur les hommes pécheurs, qui les ronge et les tue, parce qu'ils ont murmuré contre Dieu, parce qu'ils ont vidé leur cœur de la tendresse de Dieu et de la reconnaissance à son égard. Aussi bien cette image du serpent ne peut pas ne pas évoquer le récit de la Genèse, lorsque le premier homme, dans le premier paradis, se trouvait jouir de l'amitié de Dieu et de toute la beauté du monde et que le serpent est venu s'insinuer dans son cœur pour le tenter, pour le conduire jusqu'à la folie de l'orgueil et pour briser en lui son amour de Dieu et par là même toute joie, tout bonheur et tout équilibre. Oui, ce serpent élevé par Moïse sur le bâton au milieu du désert, c'est une image du Mal, de Satan, ce serpent qui est le tentateur, "homicide dès l'origine", c'est vraiment le "Prince de ce monde".

Et bien, Jésus pour nous sauver sur la Croix, se compare à ce serpent élevé par Moïse sur l'étendard. Quel paradoxe ! Voici que Dieu, non seulement quitte les prérogatives de son éternité et de son inénarrable bonheur divin pour venir partager notre condition humaine, mais encore non content de s'être fait notre semblable, Il s'anéantit en se faisant crucifier comme le serpent d'airain, en s'identifiant en quelque sorte au mal qui ronge l'univers et l'humanité depuis le début de la création. Frères, nous voilà balbutiants devant la profondeur de ce mystère. Saint Paul va nous aider à y pénétrer quelque peu, nous disant que pour sauver le monde, Jésus a été "fait péché". Quel mot incroyable, que nous n'aurions jamais osé non seulement prononcer, mais même penser de Jésus, le Fils de Dieu, Dieu lui-même. Lui qui est sans péché, Lui qui ne peut pas connaître ni même imaginer ce qu'est le péché puisque le péché c'est le refus d'amour et que Dieu est Amour, que Jésus est l'Amour entièrement donné, voici qu'Il va se faire péché, c'est-à-dire qu'Il va non pas commettre le péché, mais l'endosser, prendre sur Lui toute l'horreur de ce péché ! Ce péché qui nous semble quelquefois bien agréable à commettre, bien tentant, car nous sommes de pauvres êtres fragiles à la vue courte, comme Adam et Ève, Et à nous aussi, le fruit nous semble séduisant à voir et bon à manger. Et nous aussi, nous murmurons après je ne sais quel bonheur d'Égypte qui, bien que dérisoire, tient à notre cœur. Nous aussi, nous sommes sans cesse happés par toutes sortes de petites tentations, un petit pouvoir à exercer, un petit peu d'argent et de richesse, un petit peu de plaisir. Et tout cela nous semble désirable et merveilleux, Mais, en réalité, si nous pouvions y voir clair, si les yeux de notre cœur étaient vraiment ouverts sur la vérité et la vie, nous serions horrifiés par le péché, par ce manque d'amour qui est une telle dégradation de nous-mêmes, une telle bassesse et qui porte en soi l'origine de tant de souffrances. Eh bien, ce péché qui est ce qu'il y a de plus laid, Jésus, Dieu, par amour, le fait sien, le prend sur Lui. Il prend toute l'abomination et tout le poids de notre péché, toute la servitude dans laquelle nous nous enfonçons, toute la boue à laquelle nous adhérons avec un plaisir si malsain. Il s'est défiguré, Lui qui est la splendeur du Père, Lui qui nous avait créés à son image, dans la beauté, cette image que nous avons perdue en nous tournant vers le serpent de la Genèse et en recevant la ressemblance du serpent, la ressemblance du mal, cette laideur morale et spirituelle. Jésus qui est la beauté de Dieu prend notre laideur, Il prend notre ignominie, Il accepte de se défigurer, Il accepte de descendre dans les derniers bas-fonds de notre cœur, de notre humanité, pour que son amour soit présent jusque-là, que même là où règne la haine et la cruauté, même là où nous sommes vils, lâches et dégradés, son Amour soit présent pour que tout puisse ressusciter, pas seulement ce qui reste de bon en nous, mais aussi tout ce qui est perdu. Jésus est vraiment Celui qui est venu chercher et sauver ce qui était perdu, non pas ce qui était récupérable ou temporairement égaré, main ce qui était définitivement perdu. C'est jusque-là que Jésus est venu nous sauver, parce qu'Il est Dieu, parce que son amour est assez fort pour aller jusque-là. Voilà pourquoi cette Croix d'infamie, cette Croix de honte devient la Croix de notre gloire. Car la gloire n'est pas dans un triomphe humain, elle ne consiste pas à supprimer le mal comme s'il n'existait pas, mais à enfouir l'amour dans l'abjection pour que là aussi la lumière rayonne dans les ténèbres et que même la boue devienne lumineuse comme le soleil. C'est cela la gloire de l'évangile. Voilà pourquoi Dieu a tellement aimé le monde, Il l'a aimé jusqu'à la folie, jusqu'à cette folie de la croix, jusqu'à partager non seulement notre pauvreté humaine, mais même l'horreur de notre péché.

Frères et sœurs, que cette fête de la croix du Christ nous aide d'abord à regarder dans notre cœur avec un regard vrai non pas pour nous donner des excuses, pour nous dire que nous ne sommes pas si mal que cela après tout. Si nous savons regarder chacun dans notre cœur, nous verrons que nous sommes capables de tout et que, si la miséricorde de Dieu ne nous avait pas placé dans des circonstances où bien des choses nous sont épargnées, nous aurions été capables du pire, comme le pire des criminels.

Oui, frères et sœurs, regardons dans notre cœur avec lucidité et en même temps regardons Celui qui, tel le serpent, défiguré, est élevé sur cette croix, pour que, à travers cette abjection qu'Il a prise, nous voyions tout à coup rayonner son amour et se lever sa gloire et se lever dans notre cœur l'espérance, car si notre cœur est rempli de mal en même temps il est rempli de l'amour de Dieu. Car c'est comme cela que Dieu nous aime et son Amour est assez fort pour transformer tout ce qu'il y a de pire en nous en un chant de louange pour sa gloire. Que cette fête soit pour nous fête de foi, c'est-à-dire d'un regard lucide, et fête désespérance, c'est-à-dire d'un regard ébloui.

 

AMEN