AIMER LE MONDE A LA MANIÈRE DE DIEU
Nb 21, 4b-9; Ph 2, 6-11; Jn 3, 13-17
Exaltation de la Sainte-Croix – (14 septembre 2003)
Vingt-quatrième dimanche du temps ordinaire
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
Dieu, les disciples de Dieu, nous-mêmes et le monde. C'est un problème permanent dans l'histoire de l'Église que les rapports de cette Église, les rapports des membres de l'Église que nous sommes avec le monde. La réaction la plus fréquente de la part des chrétiens, et sociologiquement parlant de l'Église, c'est la peur du monde. Quel est ce monde en effet dont parle saint Jean et dont nous allons parler ? Ce monde, ce n'est pas seulement le cosmos tel que Dieu l'a créé, c'est le monde marqué par le péché. C'est le monde qui nous entoure, c'est l'univers en tant qu'il n'est pas immédiatement transfiguré, guéri, sauvé par la grâce de Dieu. Le monde, c'est l'humanité, c'est la terre dans ce que cela a d'étranger à Dieu. Ce monde est évidemment redoutable. Redoutable, songeons aux persécutions, le Christ ne l'ignore pas dans le même évangile de saint Jean, Il dira : "Ne vous étonnez pas si le monde vous hait, car il m'a haï moi et mon Père". C'est un monde donc, destructeur, dangereux, persécuteur, et l'on comprend que la première réaction des chrétiens soit d'avoir peur de ce monde. Peur du monde qui va se traduire, selon les époques, par la fuite, essayer de se mettre à l'abri du monde, en-dehors du monde, ou par la lutte, essayer de vaincre ce monde. L'histoire de l'Église est pleine de l'une ou l'autre de ces attitudes, et dans notre vie personnelle, très souvent, nous avons un geste de répulsion à l'égard du monde, nous voulons nous en protéger, nous en écarter, nous mettre à l'abri. A moins que la communauté chrétienne, à certaines époques de son histoire ne se sente assez forte pour essayer de lutter contre le monde.
"Dieu a tellement aimé le monde qu'Il lui a donné son Fils unique". En face du monde Dieu ne fuit pas. Dieu n'engage pas une lutte pour essayer de vaincre écraser le monde, mais "Dieu a tellement aimé le monde qu'il lui a donné son Fils". Ne disons pas avec certains commentateurs que selon les moments, saint Jean emploie le mot "monde" dans des sens différents, ce serait trop facile. C'est bien ce monde dont Jésus dit par ailleurs : "Je ne prie pas pour le monde", nous allons le dire dans un instant, dont saint Jean nous dit dans sa première épître : "n'aimez pas le monde", cela semble contradictoire. C'est bien ce monde-là que "Dieu a tellement aimé qu'Il lui a donné son Fils". En face du danger, de la persécution, en face du mal, Dieu ne réagit pas par la rupture, par l'éloignement, mais "Il a tellement aimé le monde qu'il lui a donné son Fils". Nous comprenons alors ce cri de saint Paul dans une de ses épîtres, émerveillé, où il dit : "A cause du trop grand amour dont Dieu nous a aimés". Le trop grand amour. C'est cette attitude de Dieu, cette attitude du Christ qui est au premier abord incompréhensible et inimaginable, devant un monde de péché, de mal, un monde de persécution : Dieu aime. Dieu a tellement aimé le monde. Même pas les hommes qui sont dans le monde, mais le monde. "Dieu l'a tellement aimé, qu'Il lui a donné son Fils". Il a livré son Fils.
Vous le voyez, toutes ces réactions qui nous font nous détourner du monde parce que nous avons peur, peur de sa force qui menace notre vie, peur de ses plaisirs et de ses tentations qui semblent menacer nos mœurs, peur de sa haine qui menace notre amour. Devant toutes ces peurs, il fut que nous allions plus loin nous mettant à l'école de Dieu, qui lui a tellement aimé le monde qu'Il lui a donné, Il lui a livré son Fils.
Si nous essayons de réfléchir à cette attitude de Dieu nous pourrions êtres tentés par une autre attitude, que plus récemment, un certain nombre de chrétiens ont eu : si ce monde, Dieu l'a tellement aimé, alors il faudrait que nous nous convertissions au monde, que nous vivions comme le monde, que nous partagions ses valeurs. Après tout, s'il est l'objet de l'amour de Dieu, pourquoi ne serait-il pas le lieu où nous allons nous ressourcer ? Si Jésus dit à Nicodème: "Dieu a tellement aimé le monde qu'Il lui a donné son Fils", cela n'empêche pas qu'il dise aussi : "N'aimez pas ce qui est dans le monde". Et qu'est-ce qui est dans le monde ? Dans sa première épître, saint Jean nous le dit : il y a la convoitise de la chair, cette sorte de mouvement de recherche égoïste du plaisir qui envahit tant de cœurs, et au fond, celui de chacun d'entre nous. Il y a la convoitise des yeux, ce désir de posséder, ce désir d'accaparer, d'acquérir, de s'enrichir, de devenir plus gras de toutes les valeurs que nous essayons de capter au détriment des autres. Il y a, nous dit encore saint Jean, l'orgueil de la richesse, cet orgueil qui et dans l'homme non pas seulement à cause de l'argent qu'il possède, mais de toutes ses richesses, l'orgueil de l'intelligence, l'orgueil du pouvoir, de la puissance. Tout cela, c'est vrai cela fait partie du monde, et nous ne pouvons pas aimer cette convoitise de la chair, aimer cette avidité des yeux, aimer cet orgueil de tous nos biens. Nous ne pouvons pas participer à cela. Si le chrétien ne doit pas fuir le monde, ne doit pas se séparer du monde, il ne doit pas pour autant prendre les mœurs du monde, devenir mondain avec le monde. Il y a chez tout chrétien une nécessité de contestation à l'égard des valeurs du monde, car la manière dont le monde vit le plaisir, la richesse, le pouvoir, le savoir, la manière dont le monde vit ces valeurs, nous ne pouvons pas l'adopter. Nous devons la contester, nous devons la transformer. Aimer le monde, ce n'est pas se conformer à sa manière d'être. Aimer le monde, Jésus nous le dit, c'est non pas le condamner, mais le sauver.
Que veut dire : sauver le monde ? Il y a encore une troisième tentation, après celle de la fuite et de la séparation du monde, après celle de la conversion au monde, il y a une autre tentation : c'est celle de sauver le monde en le contraignant en quelque sorte au baptême. C'est une tentation assez subtile : aimer le monde pour qu'il devienne comme nous voudrions qu'il soit, c'est-à-dire, transformer ses valeurs selon l'idée qui est la nôtre, même si nous croyons que cette idée est celle de l'évangile et qu'elle vient de Dieu. On conçoit quelquefois l'apostolat, l'évangélisation, la mission de l'Église, comme cette œuvre qui consisterait à arriver avec la croix dans une main et l'évangile dans l'autre main, et à imposer d'une certaine manière à ceux qui ne le savent pas encore, la vérité qui les sauvera. C'est une tentation plus subtile mais non moins réelle. Mais ce n'est pas ainsi que Dieu sauve le monde. Dieu sauve le monde non pas en affirmant les valeurs de l'évangile du haut d'une chaire et en envoyant ses disciples imposer ces valeurs à l'humanité, mais Dieu sauve le monde en vivant les valeurs d'évangile jusqu'à la croix et à la mort sur la croix. Ce n'est pas en s'imposant que Dieu sauve, mais c'est en se mettant au creux même de notre faiblesse, de notre pauvreté, au creux de la faiblesse du monde et de la pauvreté du monde, et comme le dit saint Paul d'une manière extraordinaire "en se faisant péché pour nous".
Oui, nous avons entendu au début de cet évangile l'interprétation que Jésus donne de ce mystérieux texte des Nombres que nous entendions tout à l'heure. Quand les hébreux étaient piqués par les serpents venimeux, quand ils étaient atteints (c'est un symbole), par le mal, par la mort, par la maladie du corps, du cœur et de l'âme, ils pouvaient se tourner vers un signe que Dieu leur donnait mystérieusement, et qui n'était autre qu'un serpent. Pour échapper à la mort sur des serpents venimeux, il fallait se tourner vers le serpent qui était comme un signal élevé au-dessus d'eux sur l'étendard. Et Jésus nous dit, ce serpent, c'est moi, c'est le Fils de l'Homme. Quand mystérieusement Moïse élevait le serpent au désert, il annonçait que le Fils de l'Homme serait lui aussi, élevé, élevé sur la croix portant en Lui jusqu'à en être envahi, portant tous les péchés des hommes, en un mot, devenu serpent à cause de notre serpent, à cause de notre venin. "Dieu a tellement aimé le monde qu'Il a donné son Fils, non pour que le Fils condamne le monde mais pour que le monde soit sauvé par Lui", et qu'il soit sauvé par l'humiliation, la mort, la crucifixion du Christ prenant la forme du serpent, c'est-à-dire assumant en Lui tout notre mal, toutes nos fautes.
Frères et sœurs, l'attitude du chrétien à l'égard du monde ce n'est ni de suivre comme un troupeau bêlant les consignes du monde, ni de fuir et de nous séparer, ni d'imposer mais d'abord d'écouter. Aimer le monde comme Dieu l'a fait, c'est d'abord l'écouter, le comprendre, le connaître, pouvoir discerner en lui tout ce qui est pierre d'attente, tout ce qui est valeur pressentie, à peine ébauchée, savoir discerner toutes ces valeurs dans le monde en les séparant de leurs caricatures toujours présentes. Ce n'est pas parce que le monde subit la convoitise de la chair que la chair est mauvaise. Ce n'est pas parce que le monde cède à l'avidité que la possession du monde est mauvaise. Ce n'est pas parce que le monde fait un mauvais usage des richesses que sont le savoir, le pouvoir, qu'il faut nous détourner de la politique ou nous détourner des connaissances, ou nous détourner de l'art. Il faut discerner, aimer assez pour pouvoir reconnaître les valeurs vraies et pour pouvoir les séparer de leurs caricatures presque toujours présentes. Et à partir de cette sympathie pour les réalités du monde, pour les choses du monde, pouvoir le sauver, car on ne sauve pas en imposant la foi, on ne sauve qu'en faisant surgir du cœur de celui à qui l'on parle, les prémices de l'attente de la Bonne Nouvelle qu'on veut lui apporter.
Frères et sœurs, n'ayons pas peur du monde. Ne soyons pas non plus bêtement séduits par le monde. Ne cherchons pas à imposer notre vérité au monde, mais essayons de découvrir en tout être et en toutes choses le point où Dieu peut le rencontrer pour le sauver, c'est-à-dire, transfigurer ce qu'il porte en lui.
AMEN