LE CHRIST VÊTU DE POURPRE
Nb 21, 4b-9; Ph 2, 6-11; Jn 3, 13-17
Exaltation de la Sainte-Croix - (14 septembre 2000)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
Pourtant, il est évident que ce n'est pas exactement cela que nous fêtons aujourd'hui, parce que la politique de l'empire romain et de l'antiquité, finalement, il n'en reste pas grand-chose. Ce qui est cependant intéressant, c'est qu'on ait perçu la Croix comme étant Croix de gloire. Vous le savez, surtout dans l'art antique la Croix était tellement perçue comme Croix de gloire que les premières représentations du Christ crucifié le revêtent de la pourpre impériale, il n'est pas crucifié nu, ce qui est encore un synonyme de honte, mais il est crucifié avec la toge pourpre impériale qui signifie la gloire.
Or, théologiquement, c'est intéressant. Pourquoi ? Parce que dans la conscience des communautés chrétiennes et des générations chrétiennes qui ont suivi, la Résurrection c'est le moment où l'éternité, le projet éternel de Dieu commence à construire, à englober et structurer l'histoire. Quand nous célébrons le Christ ressuscité nous disons que le mystère de l'éternité de l'amour de Dieu et le projet du salut du monde, est entré dans l'histoire et qu'Il l'a saisi, qu'Il l'a reprise, cette histoire pour la faire sienne. Là où les hommes par le péché ont fait de l'histoire leur histoire, Dieu par la Résurrection, Pâques, fait de l'histoire des hommes égarés dans la nuit, entreprend sa propre histoire. On passe ainsi d'une conception linéaire et humaine de l'histoire à une conception divine de l'histoire saisie et transformée par la Résurrection de Jésus-Christ.
C'est pour marquer cette nouvelle intuition de l'histoire qu'on a commencé à célébrer la Croix glorieuse, car comment mieux montrer que désormais l'histoire des hommes était prise dans la gloire de la Résurrection, que de prendre l'évènement apparemment le plus dérisoire, catastrophique, le plus ignoble, après une procès inique et une condamnation injuste avec une mise à mort sordide, comment mieux montrer que cela est devenu par la Pâque et la Résurrection du Christ est en fait l'entrée dans l'histoire du salut.
Pour les premiers chrétiens, les six premiers siècles de l'Église, la méditation sur la Croix glorieuse n'est pas d'abord tournée vers la domination politique de l'empire par la croix, mais au plan liturgique, au plan de la révélation, c'est plutôt le fait que désormais l'histoire est assumée dans la gloire, et pour montrer qu'il en est ainsi, on prend cet événement historique par excellence qui est le moment même de la mort du Christ et sa sortie de notre histoire pour affirmer que désormais que cela même qui a été le moment historique de la mort est assumé dans la gloire. La Croix glorieuse est aussi bien une méditation sur la mort de Christ que de sa Résurrection, c'est même la méditation sur la conjonction des deux évènements. Au moment du Triduum pascal, nous célébrons en trois jours le Jeudi Saint, le Vendredi Saint, mort de Jésus, Samedi Saint suivi de la Résurrection, ici, dans la seule fête de la Croix glorieuse nous célébrons comment cet événement historique de la mort de Jésus et du caractère concret et historique de sa Croix, est maintenant assumé par la gloire.
Je crois que c'est pour nous l'occasion de réfléchir sur la manière dont nous concevons notre histoire. C'est très difficile de croire pour nous-mêmes aujourd'hui que le temps que nous vivons, les évènements qui nous arrivent sont déjà assumés par la gloire de Dieu, ce n'est pas du tout évident, on a plus souvent l'impression du contraire. Le défi des premières communautés chrétiennes reste encore aujourd'hui le même défi, pour eux ce n'était pas plus facile de penser que la croix avait une valeur de gloire. Pour nous, c'est la même chose, l'enjeu de cette fête de la Croix glorieuse pour nous, c'est de voir comment dans notre histoire humaine parfois si malheureuse, parfois si difficile, si souffrante et vouée à l'échec soit-elle, cependant c'est déjà quelque chose qui s'inscrit dans le mystère de la gloire.
AMEN