LE PUBLIC ET LE MÉDIATIQUE
Nb 21, 4b-9; Ph 2, 6-11; Jn 3, 13-17
Exaltation de la Sainte-Croix – (14 septembre 1997)
Vingt-quatrième dimanche du temps ordinaire
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
Et qu'est-ce qui faisait courir Nicodème cette nuit-là ? Sans doute, comme la plupart des Juifs de son époque, comme la plupart de nos contemporains d'ailleurs mais qui se l'avouent moins qu'à cette époque-là, ce qui fait courir Nicodème auprès de Jésus, c'est le désir de savoir ou de connaître les "choses du ciel". C'est une chose, qu'on le veuille ou non, qui retrouve toujours sa place à un moment ou l'autre de notre vie, dans notre cœur d'homme, nous avons envie de savoir ce qu'il en est des choses du ciel. On est même capable d'aller voir des cartomanciennes ou des diseuses de bonne aventure pour savoir comment notre avenir est écrit dans le ciel, et c'est probablement la forme la plus désarmante de l'affaire, mais quand on constate aujourd'hui encore ce qu'on a appelé de façon un peu douteuse "le retour du religieux", c'est bien du même problème qu'il s'agit.
Donc Nicodème va voir Jésus et Lui dit : "Je voudrais que Tu m'expliques un certain nombre de choses du ciel". Et Jésus lui répond en affirmant immédiatement : "Nul n'est monté au ciel sinon Celui qui en est d'abord descendu, c'est-à-dire le Fils de l'Homme qui est au ciel", ici, Jésus pose comme principe de discussion avec Nicodème : "personne en ce monde ne peut parler du ciel comme s'il y avait été". Donc, pas de réincarnation, pas de manifestation spirite, pas de tables tournantes ni aucune de ces choses extraordinaires et folles. Seul Celui qui est descendu du ciel peut nous parler du ciel. C'est une chose qu'il n'est pas inutile de rappeler de nos jours, beaucoup de gens prétendent connaître des "choses du ciel" par des canaux différents et plus ou moins privés, il n'y a pas d'apparition qui n'ait quelque petit secret de derrière les fagots pour émoustiller l'attente, l'impatience ou la curiosité du public. Eh bien nul ne peut parler des choses célestes sinon Celui qui en est descendu, le Christ. Dont acte.
Mais ensuite, le Christ Jésus va expliquer comment se dévoilent les choses du ciel et là, cela se corse. En effet, que l'on puisse connaître les choses du ciel par la recherche naturelle de Dieu, par exemple par tout ce qu'ont écrit un certain nombre de philosophes ou de penseurs sur leur désir de Dieu, sur leur vie intérieure, etc …, pour essayer de prouver l'existence de Dieu, c'est intéressant et souvent vrai, mais ça ne nous apprend pas les choses du ciel par un témoignage, si je puis dire, de visu. Il est donc nécessaire que, si "témoin des choses du ciel" il y a c'est de Jésus-Christ que je parle, il puisse nous les faire connaître, et c'est précisément cela qu'Il va tenter d'expliquer à Nicodème : "Je vais t'expliquer comment tu pourras comprendre les choses du ciel, car les choses du ciel ne te seront pas révélées n'importe comment". C'est souvent là notre erreur: nous croyons que les choses du ciel doivent être présentées dans un emballage particulier, avec des effets spéciaux comme au cinéma, avec de la lumière fluorescente, des grands coups d'éclairs et généralement du tonnerre en prime.
Ce n'est pas de cela qu'il s'agit et Jésus l'explique à Nicodème : "Voilà comment sont révélées les choses du ciel : "de même que le serpent a été élevé dans le désert, il faut que le Fils de l'Homme soit élevé". Voilà ce que sera la manifestation du Salut, puisque "Dieu ne condamne pas le monde, mais qu'il le sauve ainsi".Tel est le comment de la révélation des choses du ciel. Autrement dit, Jésus explique à Nicodème : "Si tu veux savoir les choses du ciel, il faudra que tu regardes le moment où je serai élevé". Traduisez : exalté, traduisez : dressé debout sur la croix, entre ciel et terre.
Conclusion : il n'y a qu'une manière de connaître les choses du ciel, c'est de regarder la croix. Voilà ce que Jésus explique à Nicodème. Autrement dit: si les choses du ciel doivent devenir publiques dans le monde et dans la société humaine, ce qui est le but du processus qu'on appelle la Révélation, il n'y a qu'une seule méthode, qu'un seul moyen médiatique, c'est la croix. La foi chrétienne, c'est la révélation des choses du ciel par le seul réseau Internet que l'on connaisse et qui soit fiable : http.//www.la croix ... (pas le journal !)
Le mystère que nous célébrons aujourd'hui, c'est le moment où le Christ, dans son exaltation sur la Croix, devient le principe de révélation, de manifestation de tout ce que nous pouvons connaître des choses du ciel. Autrement dit la croix est notre seule industrie médiatique et notre seule référence publicitaire, c'est pour cela d'ailleurs que ça ne marche pas toujours très bien, mais c'est la vérité. C'est le moyen de rendre public, à tous les sens du terme, on pourrait dire, jusqu'à le galvauder, le mystère même de l'Amour sauveur de Dieu. Quand saint Paul dit : "Je ne connais qu'une chose, c'est Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié", il veut dire la même chose : "Je n'ai qu'un moyen de propagande, Jésus-Christ et Jésus-Christ crucifié". Affirmation qui n'est d'ailleurs pas réductible à une sorte de slogan, mais qui définit désormais la condition de l'Église.
Maintenant, vous comprenez ce que veut dire fêter "l'exaltation de la sainte croix". C'est accepter un titre de gloire redoutable et dangereux, surtout dans la société moderne, car il y a deux manières de comprendre le mot exaltation, ou bien le sens de mettre au-dessus comme une sorte d'épreuve de pouvoir, comme si l'on disait : "Maintenant c'est la domination de la croix, c'est le Règne du Christ Roi sur la société." On a tenu ce discours bien connu. Il y a aujourd'hui encore des nostalgiques de cette rhétorique car ce n'est plus qu'une rhétorique. Dans cette perspective-là, on fait de la croix, sans le vouloir, avec la meilleure volonté du monde, c'est entendu ! un instrument de pouvoir, mais reste à savoir, dans ce cas, qui est exalté, est-ce nous ou le Christ ? La question doit toujours être posée.
Et donc, si l'exaltation de la sainte croix était une manière de renouveler ou de refonder un imaginaire pouvoir spirituel au-dessus du pouvoir temporel pour le maîtriser, le dominer et lui imposer comme le voulait notre cher Grégoire VII par les dictatus papae, les diktats du pape (avec un gros k, évidemment !), si l'exaltation de la croix signifie pareille prétention, je crois que nous sommes en train de trahir ce que Jésus a voulu dire et révéler à Nicodème. Mais si l'exaltation de la croix, mais c'est un peu plus subtil, constitue le moment où, par sa mort sur la croix, le Christ est exalté, c'est-à-dire élevé et rendu public au monde, alors le sens est tout différent. Je dirais volontiers qu'alors le médium publicitaire ne relève pas de l'emprise sur les esprits, mais du service de l'homme pécheur. Et c'est précisément ce que Jésus explique à Nicodème et pour cette raison encore mais il a fallu cinq siècles pour arriver à comprendre, à la fin de l'antiquité, ce qu'était l'exaltation de la croix, on a fêté liturgiquement la croix, par ce geste, les chrétiens ne cherchaient pas à brandir la croix comme instrument de pouvoir ou d'intimidation, ce qui constituerait quand même une infidélité terrible à leur Maître, mais les chrétiens reconnaissaient dans la croix le seul moyen que leur Sauveur avait choisi pour être exalté, rendu public à la face du monde comme source unique du salut. C'est pourquoi nous-mêmes, en ce jour, nous avons comme Église, à entrer ainsi dans le mystère de notre configuration à la croix, pour que soit rendu public à la face du monde, le témoignage du salut par la croix. Comme dit saint Saint-Paul : "Nous sommes la balayure du monde". Tel est le mystère de l'exaltation de la croix, non pas une reprise de la société "par le dessus" ou "du dehors", mais le souci d'inviter toute la société au cœur même de ce qui constitue l'énigme centrale de toute vie humaine, la mort, et lui manifester, par la mort du Christ, que cette mort peut être exaltation. C'est donc tout autre chose.
Il me semble que nous sommes, en cette fin du deuxième millénaire, à même de le redécouvrir, et de façon étonnante. Nous sommes en train de redécouvrir, après des siècles de bagarres, que la foi et l'existence chrétiennes peuvent et doivent avoir une dimension publique et selon un mode propre et original. On a si souvent dit, surtout en France où l'on en a fait la théorie, que la religion était une affaire privée, on a tellement pressé sur le couvercle du chaudron que finalement, récemment, cela a fini par éclater. Et je trouve cela assez beau, je crois en effet que les Journées Mondiales de la Jeunesse qui ont eu lieu à Paris dans la dernière semaine d'août, ont précisément voulu dire quelque chose de ce genre. Voilà qu'un vieil homme dont on ne peut pas dire que son état de santé soit le meilleur parmi toutes les personnalités politiques ou médiatiques de la planète, rencontre un million de jeunes et c'est simplement le phénomène de la rencontre, dans une ville comme Paris, qui tout d'un coup, devient une révélation spontanée et heureuse du fait que la foi chrétienne peut avoir une existence publique, non pas pour "christianiser" Paris, peut-être vaut-il mieux confier cette tâche au Cardinal Lustiger et aux chrétiens qui sont à Paris, mais simplement pour dire et manifester au cœur de Paris qui représente quand même encore dans la vie du monde un certain milieu de culture souvent assez prétentieux et légèrement au-dessus de ses forces ! manifester au cœur de Paris donc, la puissance du salut de Dieu dans un monde qui semble ne plus y croire, un envahissement pacifique et joyeux de Paris, tout simplement pour la joie de confesser publiquement leur foi, pas nécessairement pour convertir les gens dans les bistros, sous les ponts ou dans les stations de métro, mais simplement pour être là, publiquement, comme signes vivants du Christ exalté sur la croix et sauveur de l'humanité. La foi a retrouvé une sorte de statut public très simple et presque naturel. Il faut, je crois, en savoir gré aux jeunes qui ont su, presque par instinct, le redécouvrir merveilleusement. Nous sommes peut-être en présence d'une nouvelle génération de jeunes qui, même si nous l'avons élevée dans les angoisses de trouver un boulot et une position sociale rentable, trouve finalement de temps en temps son bonheur ou "son pied", comme ils disent, à être simplement là pour le bonheur de Dieu, avec ce vieil homme, Jean Paul II, un baptisé comme eux qu'ils reconnaissent comme un grand témoin de cette présence et cette révélation de l'Amour de Dieu pour le monde.
Je voudrais mentionner un autre exemple, la mort et les funérailles de mère Teresa. Qu'est-ce qu'elle a fait de sa vie ? Elle a accepté simplement, dans un pays dont la religion, la culture, la mentalité et l'organisation sociale se situent en dehors de tout horizon chrétien, il faut vraiment le souligner, elle a accepté d'être là au milieu de ce peuple et d'accueillir les moribonds les plus malheureux et de leur révéler le chemin de leur croix et de leur exaltation. Elle ne l'a pas vécu de façon misérabiliste, vous l'avez remarqué, elle n'a pas fait de surenchère à la pauvreté, elle n'a pas cherché à s'imposer à une société totalement étrangère à sa manière de croire en la destinée de l'homme comme partenaire personnel de Dieu. Elle a dit simplement, parfois par son silence, parfois par sa prière, parfois encore par son sourire et sa tendresse, à chaque homme qui mourait qu'il allait entrer dans le mystère de son exaltation et que les voies publiques de Calcutta étaient le lieu de leur exaltation par l'entrée dans la vie publique du Royaume de Dieu. C'est cela l'exaltation de la croix, c'est le fait que le mystère même de la croix, un mystère de mort, l'événement le plus privé de notre existence, le plus secret de notre vie, devient, d'une certaine manière, public parce que c'est l'entrée dans le mystère du cœur de Dieu.
Alors, frères et sœurs, puisque nous célébrons cette eucharistie qui nous rassemble après le retour des vacances, il nous faut méditer et prier à partir de ce mystère de l'exaltation de la Croix, après tout c'est une bonne chose que cette fête tombe cette année un dimanche, parce que cela nous amène à nous poser la question, d'une part, notre foi chrétienne n'est plus réductible, contrairement à ce que certaines habitudes très "franco-françaises" et passablement étroites nous ont fait croire, à un domaine uniquement privé, or, ce n'est pas vrai, car si la foi avait toujours été un domaine uniquement privé, la vie de l'Église serait réduite à celle d'une espèce de secte ou de mouvement secret, une sorte de sapinière universelle. Mais si la foi est une donnée publique, comment la concevons-nous, aujourd'hui et pour nous, comme donnée publique ? Est-ce un outil de puissance qui cache beaucoup de peurs et un grand besoin d'être rassuré ? Ou bien, plus simplement, est-ce la reconnaissance que la foi, le témoignage de la foi, le mystère de la Croix existent simplement au cœur du monde, à travers les gestes les plus simples de notre vie et dévoilent ainsi mystérieusement mais réellement la puissance du salut de Dieu ?
AMEN
(Plusieurs personnes se sont demandé ce que signifiait cette allusion : la Sapinière est une organisation catholique secrète qui exista en France sous Pie X et qui fonctionnait comme une police secrète de la pensée en dénonçant surtout les professeurs et les intellectuels que les membres de cette organisation suspectaient de modernisme. Il est évident que ce phénomène de la délation secrète ne pouvait avoir lieu dans l'Église catholique que dans la mesure où l'on considérait que la sphère de la vie privée d'un croyant pouvait devenir l'objet de dénonciations privées de la part d'un autre, avec le souci d'aboutir à une sanction publique. Cette destruction de la vie ecclésiale dans sa dimension totalement et nécessairement publique, mérite d'être considéré comme un élément très dangereux (même s'il se pare des intentions les plus "édifiantes") car il n'y a rien de pire pour une société (même "surnaturelle") que la confusion du domaine public et du domaine privé, elle est la justification pratique de tous les totalitarismes.)