L'ASSEMBLÉE EST LE LIEU DE LA GLOIRE
Nb 21, 4b-9; Ph 2, 6-11; Jn 3, 13-17
Exaltation de la Sainte-Croix - (14 septembre 1989)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
Nos anciens n'auraient jamais pensé à cela. L'idée que l'on puisse, d'une quelconque manière, exalter la souffrance ne leur traversait même pas l'esprit. C'est pourquoi quand ils fêtaient la croix glorieuse, ce n'était pas du tout une anthropologie de la souffrance qu'ils cherchaient à exalter ou à célébrer. C'était essayer de discerner la manière dont Dieu s'est dévoilé au monde. La croix glorieuse est pour ainsi dire l'équivalent, dans le mystère de la mort et de la Résurrection de Jésus, de ce qu'est l'Epiphanie pour sa naissance. La croix glorieuse, c'est de savoir et de croire et de méditer dans la prière et dans la célébration liturgique comment la gloire de Dieu a pu se manifester dans l'ignominie de la croix. Ce n'est donc pas le problème de la souffrance qui serait au premier rang. Mais plus exactement, pour cette société antique (qui elle savait vraiment ce qu'était la croix, c'est-à-dire un supplice généralement réservé à ceux qui avaient d'une manière ou d'une autre compromis, contesté l'ordre public et notamment la majesté impériale) la croix était l'exhibition, c'était un supplice d'exhibition comme le pilori gardé jusqu'à la Révolution française, l'exhibition faisant partie officiellement du supplice. Par conséquent, crucifier quelqu'un c'était l'exhiber dans sa honte, dans son désarroi, c'est pour cela qu'il était exposé nu, pour manifester au grand jour son ignominie, sa contestation de l'ordre public ou le fait qu'il ait menacé la majesté impériale.
Or les chrétiens et les païens convertis qui savaient ce qu'était la croix, le savaient tellement que, au début on n'a pas de représentation du Christ sur la croix. La représentation de la croix est extrêmement tardive et il a fallu des édits impériaux pour interdire le supplice de la croix ce qui ne s'est pas passé avant la fin du quatrième siècle, et deuxièmement pour autoriser des reproductions du Christ sur la croix, des icônes du Christ crucifié. Cela veut donc dire que cette humanité d'origine païenne qui connaissait encore vitalement ce qu'était la croix n'avait aucune envie de trouver quelque plaisir dans la souffrance qu'elle pouvait représenter. Pour eux, en arriver à célébrer le mystère de la croix glorieuse c'était arriver à dire que, dans cette réalité d'un crucifiement qui, pour eux signifiait plus l'ignominie, l'abomination, la déconsidération que le problème même de la souffrance, c'était arriver à dire, dans un langage qui n'était pas facile à trouver et avec un type de célébration nouveau qu'effectivement, dans quelque chose apparemment ignoble et dégradant, la gloire de Dieu avait pu se manifester.
C'est exactement cela que nous fêtons aujourd'hui. C'est exactement ce qui explique tout ce que plus tard, par incompréhension, on a traité de triomphalisme, comme par exemple le fait d'assimiler la croix aux trophées ou aux aigles romaines. Mais ce n'est pas une question de triomphalisme. C'était effectivement le fait d'arriver à superposer ce qui était le symbole de l'ignominie (la croix) et le symbole de la victoire (le trophée). Cette superposition est restée encore de nos jours dans ce signe qu'on appelle "le labarum" le morceau de pourpre royale qui est dressé sur les bras de la croix, pour manifester précisément que le pouvoir seigneurial, impérial du Christ sur le monde est lié à sa manifestation dans son anéantissement sur la croix.
Cette fête demande donc une sensibilité liturgique extrêmement affinée. C'est sans doute une des fêtes dont la célébration liturgique est la plus significative pour ce qu'est la liturgie et la plus délicate pour comprendre que toute liturgie est la manifestation de la gloire de Dieu, à travers ce qui, comparé à Lui, même glorieux dans l'humanité, est finalement dérisoire. C'est une fête qui nous ramène au cœur même du problème de la relation de l'homme avec Dieu. Ce que l'homme a pu entraîner par son péché, la mort, la croix et la passion de son Seigneur, a cependant pu devenir, par l'immense amour et la grande gloire de Dieu, révélateur de Dieu. Et c'est cela effectivement le secret ultime de toute célébration liturgique. Comment une assemblée, dans la misère même de l'humanité qui nous constitue, dans les limites de nos gestes, de nos symboles, dans le caractère presque dérisoire de ce que nous essayons de faire, peut-elle être un lieu où se révèle la gloire de Dieu ? Je vous avoue qu'il n'y a pas pour moi d'expérience aussi spécifique de la foi chrétienne que celle-là. La foi chrétienne n'est pas une culture du mérite ou de la souffrance. Mais c'est la foi par laquelle, nous croyons vraiment que l'humanité, quels que soient les degrés de déchéance, d'abandon et d'ignominie où elle peut tomber, peut devenir, à tout moment, le lieu de la manifestation de la gloire de Dieu.
Cela je l'ai longuement appris, médité et prié sous la conduite de quelqu'un que vous ne connaissez peut-être pas, qui en tout cas est très méconnu et qui s'appelle le Père Pie Duployé. C'est un dominicain, à mon avis un des plus géniaux du vingtième siècle, beaucoup plus intelligent que ceux qui ont fait plus de bruit que lui, d'une discrétion pas tout à fait exemplaire, mais qui est à l'origine de la réforme liturgique. Cet homme a écrit quelques textes sur la liturgie qui disent exactement cela. C'est pourquoi en guise de conclusion je voudrais vous les lire, parce qu'ils nous mettent exactement sur le chemin de l'intelligence de ce que peut être le mystère chrétien, non pas vécu dans je ne sais quel anonymat ou dans je ne sais quelle inconsistance, ou dans je ne sais quelle culture de la dégradation de soi-même, souvent par fausse humilité, mais précisément vécu dans ce sens très sûr de ce que tout de l'homme peut être manifestation de la gloire de Dieu. Écoutez ! Il parle de la Pâque du Christ au Jeudi-Saint, mais cela peut très bien se transposer à la croix.
"Célébrée par le Christ, au soir du Jeudi-Saint, la Pâque est une Pâque eucharistique. C'est une triomphante action de grâces. De même que le Christ a terminé le rite de la Pâque ancienne en l'achevant, ainsi a-t-Il repris les thèmes anciens de l'action de grâces d'Israël au cours de la nuit pascale en les divinisant, en les achevant eux aussi, en faisant éclater l'espérance d'Israël. L'Agneau est au milieu des brebis, et que fait-Il avant de donner son sang ? Il chante. Au cours d'une nuit d'amour, à la fin d'un repas d'amour, Il chante le chant d'amour. Dans la nuit du Jeudi-Saint, le chant a été rendu au monde. "Lève-toi, mon amie ! viens ! Voici que l'hiver est fini! Les fleurs ont paru sur la terre, le temps des chansons est arrivé ! La voix de la tourterelle s'est fait entendre dans la campagne." Nous avons appris à reconnaître cette voix étrange de la tourterelle. Elle chante au printemps, mais il a fallu d'abord l'hiver, et nous savons quelle plainte insondable est sortie du cœur déchiré du Christ "Venez et voyez s'il est une douleur semblable à la mienne !" Cette voix qui s'est fait entendre à la veille de la croix est une voix d'une douceur terrible. C'est celle de l'Agneau qui se plaint parce qu'Il sent déjà le sang des abattoirs. Mais cet Agneau pitoyable, on ne lui prend pas sa vie, Il la donne. Dans la Nouvelle Alliance, l'Agneau est prêtre, prêtre tout-puissant et glorieux, glorieux d'une gloire qui lui vient de son Père tout-puissant, Maître de la vie et de la mort. La Vainqueur est sorti pour vaincre, l'Agneau chante et sa voix est celle du Victorieux. C'est la voix aussi nouvelle que celle de la tourterelle qui nous annonce que le printemps éternel a refait son apparition sur la terre, que la vie, partout, va triompher de la mort, que le grand passage commencé s'achèvera le lendemain sur la croix et que la Pâque, la vraie, la dernière, la seule Pâque est en train de s'accomplir. La Pâque eucharistique, la Pâque du Jeudi-Saint a été, avant tout, a été essentiellement, cette ivresse qui a transporté l'âme du Christ à la pensée que l'heure de son combat "son heure" avait sonné et que ce combat serait une victoire."
AMEN