EXALTATION DE LA SAINTE CROIX 

Nb 21, 4b-9; Ph 2, 6-11; Jn 3, 13-17
Exaltation de la Sainte-Croix - (14 septembre 1986)
Vingt-quatrième dimanche du temps ordinaire
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL


Moissac : Christ roman

 

Frères et sœurs, au moment de passer de ce monde à son Père, Jésus s'est écrié : "Quand Je serai élevé de terre, J'attirerai tout à Moi" (Jean 12, 32). C'est le passage de l'évangile que l'Église proposait à notre méditation aux Vigiles d'hier soir. Cette expression : "élevé de terre" (qui se retrouve dans le titre de la fête d'aujourd'hui : l'exalta­tion de la Sainte croix, désigne tout à la fois le geste matériel de l'élévation du Christ sur le bois, sur le poteau de la croix et le mystère spirituel de l'élévation du Christ dans la gloire, jusqu'au ciel où Il est assis à la droite du Père. Volontairement, dans ce même mot, L'évangéliste Saint Jean désigne tout à la fois l'éléva­tion d'infamie sur le bois du supplice qui est celui des meurtriers, des criminels et l'ascension du Christ dans la gloire, qui entraîne le monde avec Lui auprès du Père. C'est tout le sens de notre fête d'aujourd'hui : la croix est notre gloire parce que c'est en étant élevé sur le bois de la croix, c'est en acceptant cette mort atroce, en étant humilié, injurié, torturé, réduit à néant, c'est en s'anéantissant Lui-même que le Christ nous sauve, parce qu'Il est exalté et qu'Il nous exalte avec Lui. Tout le mystère de la Pâque, toute la signi­fication de notre foi se trouvent ici contenus.

Ce thème de l'exaltation revient fréquemment dans l'évangile. A de nombreuses reprises Jésus dit : "Quand vous aurez élevé le Fils de l'Homme, alors vous saurez que Je suis. 8,28). "Je suis" : Jésus s'at­tribue le Nom même de Dieu, ce Nom que Dieu avait été révélé à Moïse au Buisson ardent : "Je suis", je suis présent, Je suis avec vous, de toute éternité. "Je suis". - "Quand vous aurez élevé le Fils de l'Homme, vous saurez que Je suis, vous saurez que le Fils de l'Homme est Dieu Lui-même". A nouveau dans la page d'évangile que nous venons de lire aujourd'hui, Jésus nous dit : "Comme Moïse a élevé le serpent au désert, ainsi faut-il que le Fils de l'Homme soit élevé". Jésus rattache donc ce geste d'élévation qui sera celui de son supplice et de sa gloire à ce mystérieux évè­nement dont nous écoutions tout à l'heure le récit dans le livre des Nombres. Voici qu'au désert des serpents brûlants, c'est-à-dire venimeux, à la morsure brûlante, destructrice comme un feu, se sont attaqués au peuple d'Israël. Et pour sauver le peuple de ces morsures brûlantes, Dieu ordonna à Moïse d'élever sur un éten­dard, comme un signal au milieu du peuple un serpent de bronze, une image de serpent, et tous ceux qui regardaient ce serpent de bronze, étaient guéris de la morsure des serpents venimeux. L'allusion explicite que le Christ fait à cet évènement du désert nous in­vite à creuser plus profondément ce mystère de l'exaltation du Christ sur la croix.

La première notation importante que nous avons à faire, c'est que le serpent d'airain, élevé comme un étendard au milieu du peuple, sauvait ceux qui regardaient vers lui. Dans le livre de la Sagesse, cet épisode du serpent d'airain nous est rapporté ainsi : "Quand ils périssaient sous la morsure des serpents tortueux, Dieu leur donna un signe de salut et celui qui le contemplait était sauvé" (Sagesse 16,5-6). Il y a dans cet évènement du serpent d'airain élevé par Moïse au désert cet enseignement que nous devons regarder vers celui qui nous sauve. Et Jésus s'applique à Lui-même cette image : c'est en regardant vers Lui que nous sommes sauvés, dans un regard de foi porté sur le Christ crucifié, dans un regard de foi qui nous fait comprendre que l'humiliation de la croix, que la dégradation apparente du Christ, sa Passion, sa mort et son échec sont le salut. C'est dans ce regard de foi qui nous fait pénétrer le mystère pascal où l'amour et la gloire de Dieu se révèlent à nous dans le sacrifice, c'est dans ce regard de foi que nous sommes sauvés. Ailleurs le même évangéliste applique aussi au Christ crucifié ces paroles du prophète Zacharie : "Ils regar­deront vers Celui qu'ils ont transpercé" (Zacharie.12, n Jean 19,37). Celui qui a été offert en sacrifice, Celui qui a été rejeté, martyrisé persécuté, tué, Celui qui a été transpercé, c'est Celui-là qui est le signe du salut : c'est le regard de foi que nous portons sur Lui qui nous sauve. L'exaltation du Christ sur la croix se pré­sente donc à nous comme une icône de salut, comme le spectacle offert aux yeux de notre cœur pour que nous y puisions la foi dans le salut que Dieu nous donne.

Mais il y a davantage encore. Quand les ser­pents brûlants décimaient le peuple, Dieu a ordonné à Moïse d'élever sur l'étendard l'effigie d'un serpent. C'est donc par l'image même de ce qui apportait la mort que les israélites étaient sauvés de la mort. Étrange paradoxe. D'autant plus que ce serpent ne peut pas ne pas évoquer pour nous l'image du serpent de la Genèse qui se trouvait non pas sur l'arbre de la croix, mais sur l'arbre de la connaissance du bien et du mal au milieu du paradis, ce serpent qui a introduit Adam et Eve au péché, ce serpent qui est, Saint Jean nous le dira lui-même dans l'Apocalypse, la figure de Satan. C'est donc une figure de Satan. C'est donc une figure du Mal, de Satan qui s'est attaqué aux israélites sous la forme de ces serpents venimeux qui déci­maient le peuple dans le désert. Et il y a quelque chose d'extrêmement mystérieux dans le fait que Dieu ordonne à Moïse d'élever en effigie, comme signe de salut, comme signal de rassemblement des Israélites dans la foi, une image du serpent, c'est-à-dire une image précisément du mal qui les décime. Comment l'image du serpent, de celui qui induit dans le mal, peut-elle être un signe de salut ? Comment Jésus peut-Il se comparer à ce serpent d'airain élevé sur un éten­dard au milieu d'Israël dans le désert ? Comment peut-Il dire : "De même que le serpent a été élevé par Moïse au milieu du peuple, de même il faut que le Fils de l'Homme soit élevé". Jésus prend-Il donc la res­semblance du serpent, la figure de celui qui est le tentateur et induit au mal ?

Pour essayer de pénétrer quelque peu dans ce mystère, peut-être pouvons-nous nous laisser guider par Saint Grégoire de Nysse, un des grand Pères de notre foi ? Pour parler du premier péché, Grégoire de Nysse dit que l'homme et la femme en écoutant la parole du serpent séducteur, en tombant à son instiga­tion dans le péché, ont pris la ressemblance du ser­pent. Par le péché, l'homme et la femme deviennent semblables à l'auteur du péché, à celui qui est le ten­tateur. Le péché de l'homme fait de nous des similitu­des du pécheur par excellence qu'est Satan. C'est donc nous qui, par notre péché, avons pris la ressemblance du serpent.

Et si Jésus sur la croix, va être élevé comme avait été élevé le serpent dans le désert, si Jésus va ainsi, de façon très mystérieuse, prendre la ressem­blance du serpent, c'est parce que Jésus prend sur Lui le péché des hommes. Jésus ne se contente pas de nous délivrer du péché, Il nous délivre du péché en assumant tout le poids, toute l'horreur, toute la dégra­dation du péché en sa propre chair, en son propre cœur. Non pas qu'Il pèche Lui-même, Lui qui ne peut pas connaître le péché, Lui qui est fondamentalement sans péché, mais Il prend sur Lui l'horreur de notre péché. Saint Paul le dit : "Il s'est fait péché pour nous".(II Cor.5,21).

Jésus prend sur Lui l'image du serpent, Il prend sur Lui l'image de notre défiguration. Il accepte d'être défiguré comme nous sommes défigurés par notre péché. Il accepte d'être dans cet état lamentable, ignoble qui est celui de l'homme pécheur. Jésus ac­cepte de prendre sur ses épaules toute l'ignominie de notre mal, de notre péché.

Tel est le mystère de l'exaltation de la croix. C'est au moment où le Christ n'est plus qu'une loque humaine parce qu'Il a accepté de tout donner, de tout perdre, de tout livrer, de se livrer Lui-même jusqu'au dernier souffle, jusqu'à la dernière goutte de son sang, comme Il a accepté de se livrer à la honte et au dés­honneur, comme Il a accepté de se livrer à la haine des hommes et à leurs cris d'injures, c'est à ce mo­ment-là que le Christ nous manifeste sa gloire, c'est à ce moment-là qu'Il est exalté, que sa croix devient un trône, le lieu de son triomphe et de sa victoire, parce que c'est dans ce don absolu, total, ce don qui le dé­chire jusqu'au plus profond de Lui-même, c'est dans ce don qu'Il révèle l'infini de son amour, cet amour qui est sa gloire, cet amour qui est le salut, l'espérance et la vie.

Frères et sœurs, nous recevons l'amour de Dieu jusqu'à ce point, jusqu'à cette folie d'amour. Et nous sommes invités à accepter d'être aimés avec cette intensité, avec cette folie. Acceptons d'être ai­més et peut-être naîtra en nous un amour, non pas semblable à celui du Christ, ce n'est pas possible, mais un amour qui découle de cette infinie tendresse de Dieu. Si nous nous laissons aimer, l'amour naîtra dans notre cœur et nous deviendrons capables, comme le Christ nous y invite, de prendre à notre tour notre croix sur nos épaules, ou plutôt nous serons portés par la croix, élevés sur elle, portés en triomphe par la croix, conduits par elle jusqu'au Royaume de l'amour de Dieu.

 

AMEN