OBJET DE SCANDALE

Nb 21, 4b-9; Ph 2, 6-11; Jn 3, 13-17
Exaltation de la Sainte-Croix - (14 septembre 1984)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Artonne : Christ roman

Je crois qu'aujourd'hui nous ne nous rendons plus compte exactement de tout le réalisme et de toute l'horreur que pouvait inspirer la réalité et l'idée même de la croix à ce monde gréco-romain qui, pourtant, a fini par instituer, dans cette Église grecque et romaine, une fête de l'exaltation de la Croix. Pour le mesurer un tout petit peu, et je ne suis pas sûr qu'on en ait l'exacte mesure, c'est comme si nous voyions, aujourd'hui, des gens célébrer la fête de la guillotine ou la fête de la chaise électrique. Nous regarderions cela, à la fois scandalisés et sans doute extrêmement narquois. Je crois que c'est à peu près ce que devaient penser les païens en voyant les chrétiens à partir du quatrième et cinquième siècle, se rassembler pour une très grande fête qui s'appelait l'Exaltation de la croix. Cela pour dire que si l'empire romain si la société dans laquelle a grandi le christianisme a fini par croire au Christ, ce n'est pas simplement parce qu'on lui proposait une foi qui lui convenait ou qui lui plaisait.

C'est précisément parce que les chrétiens n'ont jamais cédé un pouce de la réalité aussi paradoxale et scandaleuse du mystère de notre salut que, effectivement, le Christ a été reconnu pour ce qu'Il était : le Sauveur du monde et le Sauveur par une croix. Pour les premiers chrétiens, il aurait été infiniment plus commode de cacher la manière dont s'était opéré le salut. Qu'à la suite de saint Paul, de tous les évangélistes et des apôtres, les premières générations chrétiennes aient développé toute une méditation, toute une poésie, toute une rhétorique autour de la réalité de la croix, cela est à proprement parler incroyable. En tout cas, cela signifie que quand ils parlaient de cette croix, ils savaient de quoi ils parlaient, et ils savaient aussi quelles réactions cela pouvait susciter dans l'auditoire. Et l'on a encore aujourd'hui des réactions d'hommes païens cultivés qui riaient aux éclats en entendant dire que les chrétiens vénéraient quelqu'un qu'ils appelaient le Sauveur ou le Messie et qui avait sauvé le monde par la croix.

Par conséquent, c'est à cause de cette fermeté même des chrétiens dans le mystère de leur salut qui s'est accompli par la croix, que, petit à petit, ce monde dans lequel se répandait le christianisme a fini par admettre et reconnaître le sens même de la croix. Et cela au prix d'une sorte d'humilité extraordinaire, car enfin, pour un romain ou pour un grec cultivé de l'époque, la croix c'était le moyen normal d'éliminer de la société les malfaiteurs. C'était, d'une certaine manière, la reconnaissance que cet empire romain, tel qu'il était établi tout autour de la Méditerranée, exerçait sa justice dont il était fier, appliquait son droit qui faisait son orgueil. Et par conséquent, le fait d'infliger une peine aussi humiliante que celle de la croix, c'était pour les romains, une affaire de justice. Par conséquent, prêcher et annoncer la croix, c'était, au moins dans un premier temps, dire que cet empire, à travers la manière dont il avait exercé la justice, l'avait fait de manière inique et inadmissible, puisque, précisément, c'était en infligeant le supplice de la croix par un des fonctionnaires romains, le gouverneur Ponce-Pilate, qu'en réalité nous était advenu le salut, pour nous les hommes.

Ce qui est donc extraordinaire dans la fête de ce jour, c'est que les chrétiens ont su dire, de manière tout à fait originale et profonde, que la plénitude même du salut était arrivée, pour les hommes, là où normalement pour eux, c'était le lieu de l'iniquité, de la punition, du châtiment, de l'homme anéanti et manifesté dans sa nullité, dans sa méchanceté, dans son iniquité. Célébrer aujourd'hui le mystère de la croix, si encore nous avions cette sensibilité profonde que pouvaient avoir les contemporains de l'empereur Héraclius qui a institué cette fête et lui a donné une très grande solennité, ce serait véritablement reconnaître que ce par quoi apparaît le mal du monde, à la fois le mal du malfaiteur qui normalement méritait le supplice de la croix, comme le disait le larron au Christ, et à la fois le mal et la cruauté qu'inflige la société en punissant par une manière aussi avilissante que c'est précisément ce lieu-là que Dieu a choisi pour manifester la splendeur et la force de son amour.

Etre chrétien, aujourd'hui, c'est croire à l'exaltation de la croix, non pas en en faisant d'abord une sorte de symbole auréolé, même si c'est vrai aussi mais c'est croire d'abord à ce réalisme de la croix qui signifie que "là où le péché a abondé, la grâce du Salut a surabondé." Parce que le Christ a choisi la mort la plus ignominieuse, la plus avilissante et qu'Il l'a acceptée parce que les hommes l'y traînaient, Il a fait de ce symbole d'ignominie humaine le signe même du salut de Dieu donné à tous les hommes.

Ceci est d'un grand enseignement, à la fois pour nous chrétiens dans la société d'aujourd'hui et dans notre propre vie personnelle. Dans la société d'aujourd'hui, il y des gens qui vivent avec une force infiniment plus grande que nous ce mystère de l'exaltation de la croix, le mystère de l'exaltation de la croix, il se vit dans certains asiles psychiatriques de l'URSS, Il se vit dans certaines chambres de torture, il se vit dans ces lieux où l'on empêche les chrétiens de vivre ouvertement le mystère de la gloire du Christ et du salut de Dieu dans leur cœur. Et cela, à aucun moment nous ne devons l'oublier. Le signe de la Croix est aujourd'hui planté dans le cœur, dans la vie et dans la souffrance de certains hommes, qui par amour authentique du Christ, sont mis à mort, torturés, défigurés. C'est cela le mystère de l'Exaltation de la croix, quand on souffre pour le nom du Christ, quand on accepte d'être anéanti par amour absolu de son Seigneur qui est tout.

Et puis aussi, dans notre vie personnelle, car le mystère de l'exaltation de la croix, c'est aussi ces moments où nous sommes, comme nous le rappelait la première lecture, "brûlés par la morsure des serpents" atteints par le mal, les moments où le démon, arrivant dans notre cœur, parvient à y semer le trouble, la panique et parfois à nous faire tomber dans le péché. C'est là que le Seigneur vient et qu'Il plante le signe de sa croix, par sa miséricorde et par son pardon. Et c'est là, à ce moment-là, que la Croix est véritablement exaltée, car "il y a plus de joie au Ciel pour un pécheur qui se repent que pour ceux qui n'ont pas besoin de pardon !"

Qu'en cette fête de l'Exaltation de la croix, nous puissions voir comment selon ce que dit saint Paul "à vos yeux ont été dépeints les traits du Christ crucifié". Que ce ne soit pas simplement de la sentimentalité ou de la psychologie, ou de la représentation, ou du cinéma. Mais que ce soit véritablement le fait que nous soyons mis en présence de ce qu'est la croix, et de ce qu'est le Christ crucifié. "J'ai versé telle goutte de sang pour toi !" C'est le mystère même de cette présence du Sauveur, au cœur même de ce qu'il y a de plus abject et de plus ignoble, dans les résidus d'humanité qui traînent dans chacun de nos cœurs et qui traînent dans chacune de nos sociétés que, à ce moment-là, au cœur même de ces détritus, au cœur même de cette manière dont tout est brisé, tout est cassé, tout est dénaturé par l'œuvre du mal et du péché, que ce soit vraiment le signe de la victoire de Celui-là même qui a accepté de prendre sur Lui notre péché, de Celui-là même, comme dit saint Paul, qui "s'est fait péché pour nous" afin que nous resplendissions de la lumière de sa Résurrection.

 

AMEN