LE PARADOXE DE LA CROIX

Nb 21, 4b-9; Ph 2, 6-11; Jn 3, 13-17
Exaltation de la Sainte-Croix - Année C (14 septembre 1983)
Homélie du Frère Michel MORIN

Brioude : Le Christ lépreux

La croix est probablement l'objet le plus connu du christianisme. La scène du calvaire est une des scènes de l'évangile qui a été la plus exploitée par les artiste et spécialement les peintres. La croix est cet objet qui nous est extrêmement familier. Nous la portons aux chaînes autour de notre cou, nous l'avons accrochée aux murs de notre maison. La croix est ce geste que nous faisons si souvent dans la journée, au début de notre prière, à la fin de notre prière, au début de notre journée, à la fin de notre journée. C'est elle qui comme "les portes du matin ou du soir" nous ouvre chaque jour au mystère de la présence de Dieu.

Ce geste qui nous est familier, comme tout ce qui est familier peut devenir tellement habituel que nous ne savons même plus si nous l'avons fait ou pas, et en tout cas, nous en perdons souvent le sens et c'est pourtant un sens très aigu. Ce signe de la croix, nous l'avons reçu, nous ne l'avons pas trouvé nous-même, nous ne l'avons pas inventé, nous ne l'avons pas choisi, il nous a été donné par l'Église le jour de notre baptême lorsque l'Église nous a accueillis à la porte du sanctuaire. C'est le premier geste que le prêtre a fait sur notre corps, le signe de la croix en signe de salut, en signe de la bienvenue dans l'Église et en signe du salut, c'est-à-dire de la rédemption que nous apporte le baptême. Et c'est le dernier geste que l'Église fera sur nous lorsque nous ne pourrons plus le faire puisque nous serons passés par l'exaltation de la croix, par la mort vers la Pâque du Christ, au moment de nos obsèques. Toujours avec cette eau baptismale, le prêtre retracera ce signe de la croix sur notre dépouille mortelle.

Nous sommes donc, en tant que chrétiens, marqués du début à la fin par le signe de la croix, et ce signe, nous le refaisons, nous le ré-exprimons chaque jour, bien souvent dans notre vie. Il peut rester quelque chose d'assez extérieur comme beaucoup de gestes que nous faisons souvent. Même la scène du calvaire peut rester comme quelque chose que nous regardons, dont nous sommes un petit peu spectateurs, par rapport à laquelle nous sommes un petit peu extérieurs parce qu'après tout, la croix du Christ sa croix glorieuse, c'est la sienne et non pas la nôtre, et c'est un événement définitivement inscrit dans le passé de notre histoire. Or, célébrer le mystère de la croix glorieuse, célébrer le mystère de l'exaltation de la sainte croix, pour un chrétien, c'est laisser ce mystère s'accomplir dans sa propre vie, et cela pas seulement le 14 septembre, mais chaque jour de sa vie. Car ce baptême que nous avons reçu, il est à vivre chaque jour de notre vie et le pivot de la vie baptismale, c'est la croix du Christ.

Nous avons à entrer dans ce mystère de la croix, et quel est-il ce mystère de la croix ? Saint Paul l'a très bien exprimé dans cet ancien hymne liturgique qu'il redonne au début de son épître aux Philippiens, comme nous l'avons entendu tout à l'heure. Le mystère de la croix, c'est d'abord un mystère d'abaissement puis un mystère d'élévation. L'abaissement du Christ, qui est venu de la gloire du Père, qui est venu du ciel et qui s'est humilié, et qui s'est humilié jusqu'au fond de la mort, qui est descendu au plus profond de la réalité humaine, dans la plus ténébreuse, dans la plus souffrante, dans la plus ignominieuse des réalités humaines qui est celle de la mort. Et cette mort, il l'a vécue, justement, dans cette souffrance, dans cette manifestation de la croix. Mais de cet abaissement si profond, au-delà duquel aucun homme ne peut désormais aller, va jaillir la résurrection, va jaillir la gloire, la gloire de cette exaltation de la croix que nous célébrons aujourd'hui. Il s'est laissé conduire jusqu'à la mort pour être exalté dans la gloire du Père. C'est cela le mystère de la croix. Ce n'est pas d'abord un objet, c'est un mystère. Et si nous le représentons par un objet, c'est pour que, sans cesse, cet objet nous réintroduise dans le mystère et réintroduise ce mystère dans notre propre vie. Pour nous aussi c'est un mystère d'abaissement et d'élévation, mystère d'humilité, mystère de gloire. "Il a exalté les humbles" chantait la vierge Marie dans son Magnificat, et qui est plus humble que Dieu qui se fait homme pour être exalté dans la gloire du Père. C'est lui qui, parmi nous est le plus pauvre, qui est le plus petit, qui est le plus souffrant, qui est descendu au plus profond de l'humilité pour nous entraîner au plus haut de sa gloire et de son exaltation.

Le mystère de la croix que nous avons à vivre chaque jour, c'est de nous laisser descendre, nous aussi, dans la mort, dans le tombeau et dans les enfers de façon à ce que le Christ puisse, par sa descente permanente aux enfers, venir nous prendre par la main et nous ramener dans sa gloire, pour que la croix que nous portons nous-mêmes, qui est la nôtre mais qui aussi celle du Christ, c'est-à-dire celle de la souffrance pour le péché, pour notre péché, pour que cette croix soit aussi exaltée en nous. La croix du Christ et la nôtre, et l'une avec l'autre et l'une dans l'autre, pour que cette exaltation nous conduise non pas à un abaissement définitif ou à une mort sans retour, mais à la connaissance de cette gloire du Christ.

C'est ce que nous avons à vivre chaque jour : nous laisser emporter dans l'humilité du Christ. Cette humilité ce n'est pas d'abord une vertu qu'il faudrait rechercher au plan moral. C'est, tout simplement, nous laisser entraîner dans le mystère de sa croix qui descend au plus profond de ce que nous sommes. Et cette croix du Christ, nous ne la vivrons pas simplement au jour de notre mort. Nous avons à la vivre chaque jour, parce que notre mort, ce n'est pas d'abord notre mort physique, ce n'est pas d'abord la mort de notre corps, cela ce sera le dernier moment. Mais la mort, pour un chrétien, c'est chaque fois que le mystère de la croix s'accomplit dans sa vie, à chaque fois que le péché est pardonné, à chaque fois que le mal est vaincu à chaque fois que notre ressemblance, petit à petit, s'améliore et devient de plus en plus proche de celle du Christ. Or cette ressemblance, cette image que nous avons en nous, est celle du Christ, du Christ glorieux dès avant les siècles, dans la gloire du Père. Mais pour être recréée en nous cette image passe par le mystère de la rédemption, donc passe par le mystère du Christ crucifié. Désormais, devenir ressemblant au Christ, laisser re-façonner en nous cette image du Christ, c'est une image d'un Christ crucifié, c'est une image d'un Christ glorieux. Nous ne retrouverons pas notre image divine sans passer par la croix puisque le Christ, pour restaurer cette image, est Lui-même passé par la croix. C'est ce mouvement d'abaissement que nous avons, nous aussi, à épouser ce mouvement d'abaissement du Christ, dans sa vie, qui vient nous abaisser dans notre propre vie, à travers notre péché, à travers notre mal, à travers notre mort pour nous en extraire, pour nous en faire sortir, pour nous en ressusciter avec Lui dans la gloire. Alors, nous verrons cette croix glorieuse. Nous ne la verrons pas dans son objet de bois, nous la verrons inscrite dans les plaies du Christ, ces plaies qui sont glorieuses, ces plaies qui illuminent, ces plaies qui seront notre lumière du matin.

Et vous savez, saint Jean nous le dit dans son Apocalypse, que lors de la parousie apparaîtra dans le ciel le signe de la Croix. Ce sera l'apparition du Christ glorieux manifestant au monde qu'il est sauvé parce que ses plaies seront encore toutes ferventes, toutes brûlantes du sang qu'Il a versé pour pardonner la multitude de nos péchés. Que la célébration aujourd'hui de la croix glorieuse, que l'exaltation de cet humble qui a été cloué à cette croix d'ignominie, que cette célébration nous ouvre à l'accomplissement de ce même mystère dans notre propre vie, pour que, dans la ressemblance à sa souffrance et à sa mort, nous puissions acquérir, par Lui, la ressemblance définitive à sa gloire.

 

AMEN