NÉ POUR NOUS ET CRUCIFIÉ POUR NOUS
Nb 21, 4b-9; Ph 2, 6-11; Jn 3, 13-17
Exaltation de la Croix - (14 septembre 1981)
Grotte du champ des bergers
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Bergers aux environs de Beth-Shaour
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rères et sœurs, le Seigneur a voulu que nous soyons, en ce jour de la fête de l'Exaltation de la croix du Christ, à Bethléem, dans les lieux où nous vénérons le mystère de l'Incarnation de ce même Christ Jésus. Et cela, je pense, nous invite à méditer ces deux mystères, comme l'un à travers l'autre et à vivre la croix du Christ dans son Incarnation.
En effet, il ne s'agit pas là de deux mystères différents, de deux épisodes successifs de la vie terrestre du Christ, mais il s'agit d'un unique mouvement. Car si le Christ est venu sur la terre, si le Christ a assumé cette condition d'homme c'est, comme vient de nous le dire Jésus Lui-même dans l'évangile, parce que "Dieu a tellement aimé le monde" qui est pourtant le monde du mal, le monde du péché, ce monde qui est nous-mêmes, "qu'Il lui a livré et donné son Fils Unique", pour en être le Sauveur. Et ce Fils unique, qui était égal au Père, "de condition divine, s'est anéanti Lui-même en prenant la condition d'esclave." Or cet anéantissement même de Jésus qui "ne retient pas jalousement les prérogatives divines qui sont les siennes" et qui n'a pas la prétention de venir sur terre dans la puissance et dans la gloire, mais dans l'abaissement de l'esclave, dans l'humilité du pauvre, dans la condition humaine la plus ordinaire et la plus quelconque, cet anéantissement est symbolisé par cette grotte semblable à la grotte dans laquelle Il est né. C'est donc dès sa naissance qu'Il vit cet abaissement qui est la source de notre salut et qui est déjà tout rempli de ce nouvel abaissement qui ne fera que continuer, accomplir et mener à sa plénitude le premier geste de l'Incarnation quand, devenu esclave et semblable aux hommes. "Il s'abaissera plus encore, obéissant jusqu'à la mort", jusqu'à la croix, cette mort infamante et scandaleuse de la croix. Voilà donc que cet immense mouvement d'amour du Père pour le monde explique et la descente de son Fils parmi les hommes, homme parmi les hommes et aussi la croix, la mort, l'ensevelissement, l'écrasement et l'échec de ce même Fils. Tout cela, c'est le mystère de l'amour de Dieu pour les pécheurs.
Or Dieu ne nous a pas aimés en enlevant nos fautes, en passant l'éponge sur nos péchés par un geste de sa toute-puissance qui se pencherait sur nous de toute sa hauteur. Dieu n'a pas aimé les pécheurs que nous sommes de cette manière-là, mais Il nous a aimés d'une manière plus extraordinaire et infinie, en devenant en tout semblable à chacun d'entre nous, en se faisant l'un de nous. Et puisqu'il n'était pas possible qu'il commette Lui-même le péché, puisque le péché est un refus d'amour et que Dieu est un brasier incandescent d'amour, puisqu'il n'était pas possible qu'Il nous devienne semblable dans l'acte de commettre le péché, Il est allé plus loin encore, Il a pris sur Lui notre péché : "Il s'est fait péché pour nous". C'est-à-dire qu'Il a accepté de porter dans sa chair, dans son cœur, dans tout son être, cet abominable refus d'amour qu'est le péché de l'homme, le péché du monde et notre propre péché.
Nous ne mesurons pas l'immensité, la profondeur, le néant que représente le péché. Nous le commettons distraitement, généralement par faiblesse, rarement par malice. Nous péchons parce que nous sommes inconscients, parce que nous n'avons pas le courage, la force, le temps d'aimer. Et alors notre péché passe en quelque sorte, inaperçu à nos propres yeux. Mais si nous pouvions voir véritablement ce qu'est le péché, ce qu'est refuser d'aimer, ce qu'est cette rupture de la relation de tendresse et d'affection avec les autres et avec cet Autre d'abord qui est au cœur de toute humanité, avec notre Dieu, si nous comprenions ce qu'est ce repliement sur soi-même, ce dessèchement, ce vide intérieur, cette misère fondamentale qu'est le manque d'amour, si nous comprenions cela nous serions horrifiés. Et Dieu qui est amour, qui n'est pas seulement quelqu'un qui aime mais qui s'identifie, en quelque sorte, à la force, à la puissance, à la transcendance de son amour, Dieu ne peut être qu'effrayé, étonné par ce refus d'amour qui est le nôtre et c'est cela la souffrance de Dieu : comprendre que nous refusons la seule chose au monde qui compte, qui existe et qui est cet amour.
C'est pour cela que, déchiré par cette découverte de notre refus d'amour, déchiré au plus profond de son cœur de Père, de créateur, d'ami, Dieu, dans la folie de sa tendresse pour nous, s'est, en quelque sorte, jeté à notre poursuite jusqu'à descendre de toute sa grandeur, de toute sa splendeur, de toute sa béatitude pour venir jusqu'au plus profond de notre vie, pour se mêler à cette malédiction qui pèse sur l'humanité et pour connaître la souffrance jusqu'au fond. C'est ce mystère qui est à la fois celui de la grotte de Bethléem et celui du Golgotha. C'est le même mystère. C'est pourquoi tout cela, nous le célébrons dans un même mouvement, dans une même méditation et une même prière.
Alors, frères et sœurs, devant cet Enfant qui naît pauvrement dans une crèche misérable, devant cet Enfant qui va grandir dans les épreuves et les difficultés, devant cet Enfant qui, devenu un homme mourra pantelant sur la croix, devant cet homme de douleur, nous devons avoir le cœur bouleversé. Et peut-être découvrons-nous, dans cette folie d'amour de Dieu quelque chose de l'amour qui devrait étreindre notre cœur et que, d'ailleurs, par son don même, le Christ nous ouvre cette source d'amour pour que nous-mêmes, nous puissions en être remplis.
AMEN