LA CROIX GLORIEUSE

Nb 21, 4b-9; Ph 2, 6-11; Jn 3, 13-17
Exaltation de la Sainte-Croix - (14 septembre 1992)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


"C'est pourquoi Dieu l'a exalté et lui a donné le Nom qui est au-dessus de tout nom !" Nous chantons souvent cette hymne ancienne de l'Église que Saint Paul a reprise dans sa lettre aux Philippiens, particulièrement le samedi soir pour entrer pleinement dans la fête de la Résurrection. On peut se demander pourquoi, pour dire que Jésus est ressuscité, les premiers croyants disaient que le Christ avait reçu "le Nom au-dessus de tout nom."

Il me semble qu'une manière d'aborder la question pourrait peut-être éclairer notre esprit. Le supplice de la croix c'est littéralement comme nous le disons dans le langage courant ce qui n'a pas de nom. Mourir sur une croix dans ce supplice absolument atroce, non seulement du point de vue des douleurs physiques mais du point de vue de la déchéance humaine et sociale que cela représentait. Mourir sur la croix c'était d'une certaine manière perdre son nom, perdre son identité, être tellement broyé par la souffrance que ce qui constitue l'homme dans sa vérité, dans sa dignité, est radicalement nié, être devenu sur le gibet tellement un objet d'exposition, de moquerie, de sarcasme que l'on est regardé comme une bête ou comme une chose. A tel point que, sur la croix, au-dessus de la tête du condamné on était obligé d'afficher son nom, comme par dérision comme qu'il fallait que ce qu'on appelle le "titulus", le motif de la condamnation rappelle aux gens que celui qui était là, pendu, avait eu autrefois une identité.

       Autrement dit, le supplice de la croix, et je crois que nous ne le réalisons plus assez aujourd'hui, était un supplice absolument raffiné, terrible, barbare, au cœur même de cette société hautement civilisée, pour faire perdre à celui qui était censé être un meurtrier ou qui l'était réellement, toute identité et toute configuration humaine. Le sommet du supplice devait normalement consister dans le fait de laisser le cadavre sur la croix pour qu'il ne reste rien de celui qui était ainsi condamné, qu'il perde jusqu'à cette identité physique qui est manifestée et signifiée habituellement par le corps de celui qui meurt.

       Or précisément, c'est parce qu'Il a perdu son nom, c'est parce qu'Il a littéralement perdu son identité, ce qu'Il était, non seulement "Celui qui était de toute éternité qui n'a pas retenu jalousement le rang qui l'égalait à Dieu", c'est parce que non seulement d'une certaine manière Il a perdu ses prérogatives divines, qu'Il n'a pas voulu les exercer, mais que, sur le chemin d'une existence humaine, Il est allé jusqu'à ce point où l'homme littéralement perd son nom, que Jésus a reçu du Père son nom véritable. "Il est Seigneur à la gloire du Père." Il est Seigneur, c'est-à-dire que dans son identité humaine rendue par la Résurrection, Jésus devient le maître de l'univers.

       Et l'hymne continue en disant que s'Il est Seigneur c'est "afin que toute langue proclame qu'Il est Seigneur". C'est-à-dire qu'Il n'est pas ressuscité pour Lui-même, Il n'est pas redevenu le maître de la création pour Lui-même mais précisément pour cette création, c'est-à-dire pour redonner aux pécheurs que nous sommes, à chacun d'entre nous son nom véritable.

       Ainsi donc, lorsque nous célébrons le mystère de la croix du Seigneur, lorsque nous la fêtons dans le mystère de son exaltation qui est comme le symétrique du Vendredi Saint, nous voulons dire que cela même qui, pour les hommes, était le moyen de faire perdre à l'un d'entre eux son être d'homme est devenu, par la miséricorde de Dieu et l'amour de Jésus pour ses frères, la manière même de redonner à chacun d'entre nous notre nom véritable. C'est pourquoi, lorsque nous sommes baptisés, nous recevons un nom, nous sommes signés de la croix. Chaque baptême c'est l'exaltation de la croix. Chaque début d'existence chrétienne, c'est l'exaltation de la croix, c'est-à-dire le fait que chacun d'entre nous retrouve non seulement le nom que Dieu a voulu pour nous en nous créant, mais aussi le nom qu'Il veut nous donner éternellement pour le banquet du Royaume.

        Si nous célébrons aujourd'hui le mystère de l'exaltation de la croix, il faut vraiment que ce que Paul nous relate dans l'hymne qui est la deuxième lecture soit l'axe même de notre histoire personnelle. C'est vrai que chacun d'entre nous, dans son histoire la plus intime, est traversé par ce mouvement vers la mort. Et vu de l'extérieur, on peut considérer que, jour après jour, nous perdons notre nom. Mais, en réalité, ce que nous croyons c'est que, par la puissance de la croix du Christ, par le mystère de l'exaltation du nom de Jésus, nous retrouvons nous-mêmes, par la participation à sa mort et à sa résurrection, notre véritable nom, notre véritable identité, notre véritable existence de fils. Que tous, en cette eucharistie, avec toute chair et toute langue, nous proclamions que "Jésus est Seigneur à la gloire du Père !"

       AMEN