EXALTATION DE LA SAINTE CROIX

Nb 21, 4b-9; Ph 2, 6-11; Jn 3, 13-17
Exaltation de la Sainte-Croix - (14 septembre 2001)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


"Dieu n'a pas envoyé son Fils pour condamner le monde mais pour que le monde soit sauvé par Lui". Frères et sœurs, quand nous célébrons ce mystère, car c'est un mystère au sens vrai du terme, c'est-à-dire quelque chose dont la clé de l'intelligence demeure dans le cœur de Dieu, et dont nous, nous n'avons pas la clé, quand nous célébrons un mystère comme l'Exaltation de la Croix, nous sommes incroyablement plus proches que nous ne pourrions imaginer de la tragédie qui s'est passée mardi dernier.

       Je voudrais vous proposer une certaine réflexion qui à mon avis touche le fond même de toutes les existences religieuses quelles qu'elles soient, c'est le fait que parce que la religion s'adresse à l'homme, quelle que soit la religion, et qu'elle touche l'homme dans un fond de violence que la tradition chrétienne a appelé le péché, toute religion quelle qu'elle soit, y compris la nôtre a à s'affronter au problème de la violence. Toute forme d'existence religieuse est fondamentalement une certaine forme d'affrontement à la violence. Il suffit de voir et d'ouvrir n'importe quel manuel d'histoire des religions pour découvrir que le catalogue des gestes, des rites, des traditions, des textes religieux de l'humanité depuis la plus haute mémoire de cette humanité, ont toujours traité du problème de la violence. Un des signes, mais ce n'est pas le seul, qui est sans doute le plus manifeste, c'est le fait que les hommes n'ont rien trouvé de mieux pour rendre hommage à Dieu que de célébrer des sacrifices qui tantôt, nous le savons incluaient l'existence des hommes, anéantissaient des hommes, pour des raisons religieuses, et la plupart du temps, heureusement se contentaient de tuer des animaux. Dans tous les cas, et cela devrait nous faire réfléchir, c'est le fait que chacune des religions a été affrontée à ce problème d'une mort qui est précisément violente, car dans un sacrifice la mort n'est pas accidentelle, elle est voulue, elle est calculée. Je ne vais pas tout vous raconter, mais c'est vrai qu'aujourd'hui, nous avons souvent une vision édulcorée de la religion, tellement lisse, tellement aplatie, que nous ne nous rendons même plus compte que dans toute existence religieuse il y a des formes violentes qui sont soit latentes, soit exprimées, soit réprimées, soit même totalement inconscientes mais on n'y peut rien, elles sont là. Ce n'est pas de la faute à la religion, c'est parce que la religion s'adressant à l'homme, elle s'adresse à un homme qui est marqué par la violence, c'est ce que nous disons lorsque nous parlons du péché originel.

       Là aussi, il ne faut pas se faire d'illusions, cette violence peut être décuplée ou même démultipliée à un degré qu'on peut difficilement imaginer, à partir du moment où elle peut prendre prétexte du problème du Dieu transcendant. Là où la violence au plan naturel peut être simplement condamnée, c'est tout, on n'en parle plus, il ne faut pas le faire, dans le domaine religieux, toutes les religions ne s'en sortent pas de la même façon avec le problème de la violence.

       Si aujourd'hui nous célébrons l'Exaltation de la Croix, c'est parce que le problème de la violence humaine est au cœur de la religion chrétienne. Quand le Christ a sauvé le monde, Il a sauvé le monde par un acte dans lequel Il a été victime de la violence humaine. Cette violence n'atteignait que Lui, mais nous croyons que le Christ est mort à cause de nos péchés, c'est-à-dire que le sacrifice même du Christ est un acte violent qui se manifeste par le fait que le Christ au moment de son agonie a dit : "S'il est possible que cette coupe s'éloigne de moi", c'était l'horreur du Christ devant la violence humaine qui allait se manifester dans son humanité par sa mort, et donc, c'était l'effroi de Dieu devant la violence des hommes. C'est pour cela que la scène de l'agonie du Christ dans les évangiles est si importante, elle est un des aspects fondamentaux du mystère du salut, c'est qu'à ce moment-là le Christ a vraiment fait face à l'immensité de la violence humaine.

       Or, et c'est cela que nous croyons, c'est que Dieu seul est capable de faire que ce qui est violence, ce qui est horreur du mal, ce qui est déchaînement du comportement violent de l'homme, puisse malgré son horreur, devenir pour Lui l'occasion d'apporter le salut. Cela ne justifie rien de la violence, cela explique simplement l'absolu de l'amour de Dieu qui est capable, seul, de vaincre la violence. Et quand on célèbre l'Exaltation de la Croix, quand l'empire byzantin à la suite du retour des reliques la croix à Jérusalem a célébré cette victoire du retour des reliques de la croix à Jérusalem, au fond, c'était cela que la liturgie byzantine voulait signifier. Elle voulait dire qu'encore effectivement à l'époque d'Héraclius, on était affronté au problème de la violence qui à ce moment-là se traduisait par la guerre, mais que finalement ce qui permettait de vaincre la violence, c'était la croix du Christ.

       Aujourd'hui encore, peut-être autant qu'Héraclius et Sophrone ramenant les reliques de la croix à Jérusalem, nous fêtons l'exaltation de la Croix. Dieu n'a pas envoyé son Fils pour condamner le monde, Il n'est pas venu pour livrer le monde à la violence, Il est venu pour le sauver, pour l'arracher à la violence. C'est cela le sens du mystère de la Croix du Christ. C'est cela que le christianisme a toujours dit, il a toujours dit que la violence était inadmissible, inacceptable, insupportable, mais il a dit aussi que seul Dieu peut vaincre la violence. Et aujourd'hui, nous sommes ramenés à cet élément terrible à accepter, mais qui est l'interrogation, l'angoisse, l'inquiétude que nous portons tous dans notre cœur d'une manière ou d'une autre, c'est le fait qu'effectivement, ce n'est pas le monde par lui-même, ce n'est pas l'humanité par elle-même qui sera victorieuse de sa violence. Cela ne veut pas dire qu'il ne faut pas tout faire, au contraire pour éradiquer la violence du cœur des hommes, on voit bien que ce n'est pas si simple, mais cela veut dire au moins, que ce que nous croyons, c'est qu'en aucun cas, d'une part la violence ne peut être utilisée à des fins religieuses ou quoique ce soit, ou même à des fins humaines et naturelles, et que d'autre part, face à cette violence, ce que le christianisme dit, ce que dit la foi chrétienne, c'est : je ne connais qu'une seule chose, c'est Jésus, et Jésus-Christ crucifié, c'est-à-dire que ce qui nous est proposé lorsque nous regardons un crucifix, ce sont les effets de la violence humaine dans le cœur de Dieu, c'est ce que nous célébrons aujourd'hui comme une victoire.

       AMEN