L'IMMENSITÉ DE LA CROIX 

Nb 21, 4b-9; Ph 2, 6-11; Jn 3, 13-17
Exaltation de la Croix - (14 septembre 2004)
Homélie du Frère Yves HABERT

Saint Jean de Malte

I

l faut penser la croix, prier la croix, vivre de la croix après des siècles ou des moments de l'histoire de l'Église où la croix n'a pas été considérée comme une parenthèse mais où la croix a perdu beaucoup de ses dimensions. Il nous faut penser, prier la croix par-delà le jansénisme, par-delà ces précieux de la religion comme Claudel les appelle, par-delà cette petite troupe quasi sectaire qui restreignait le Salut à quelques-uns. Il nous faut prier la croix comme on l'a toujours prié. Il nous faut retrouver la croix qui fascinait les Pères, la croix qui était au centre de toute leur quête symbolique, des Pères de l'Église jusqu'à Saint Bernard, de tous ceux qui ont saisi la croix comme quelque chose de beaucoup plus large que ce qu'en percevaient Saint Cyran et ses compagnons. La croix, pour les jansénistes, c'était quelque chose d'étroit, comme ces crucifix du dix-septième, quelque chose qui est tout tendu, qui n'a pas l'immense largeur de ces crucifix du Moyen-Age. Sur la croix, pour les jansénistes, le Christ apparaît bien seul. Sur la croix, pour les jansénistes, le Christ est mort mais dans d'atroces souffrances. Et il nous faut passer par-delà pour dire l'immense étendue de la croix. Les textes de l'Écriture nous y invitent, c'est la croix qui est déjà à l'œuvre dans le livre des Nombres. C'est la croix aussi qui est au cœur de l'hymne des Philippiens dans ces premières communautés chrétiennes.

La croix, elle est pour les Pères, comme le centre de l'univers, une tradition que rapporte saint Germain de Constantinople, place le Golgotha au-dessus de la tombe du premier Adam, pour signifier par là que la croix est placé au cœur de toute la dramatique du salut, au cœur de toute la dramatique divine. Et si la croix est placée ainsi au centre, elle a la plus large extension. La croix n'est pas quelque chose qui serait limité.

J'aime ce texte parce qu'il me parle de la croix, dans le deuxième livre des Rois, au chapitre quatrième quand Élisée vient chez la veuve, cette veuve qui lui procurait le gîte et le couvert, quand Élisée vient pour ressusciter le fils la veuve. Il monte à la chambre haute, le fils de la veuve est couché, et Élisée va s'appliquer littéralement sur le fils de cette veuve, les yeux sur les yeux, la bouche sur la bouche, comme pour appliquer le remède de la grâce à tous les points de cet enfant mort. Le Christ, sur la croix, sur ce lit nuptial qu'est la croix, n'est pas appliqué uniquement sur le fils de la veuve, mais il est appliqué sur l'univers entier. Il n'y a pas un seul coin de l'univers qui échappe à la croix. Le Christ est posé, étendu, couché, sur l'univers entier. En quelque sorte, et c'est ce que nous célébrons aujourd'hui, nous célébrons la plus large extension, la croix du Christ est posée sur tout l'univers. Il n'y a pas un recoin qui ne soit visité par la croix, je dirais même qu'il n'y a pas un recoin de la moindre des galaxies qui ne soit visitée par la croix, comme il n'y a pas le recoin de la moindre vie, de la plus humble vie qui ne soit visitée par la croix. La croix a pris rien de moins que la taille de l'univers, elle était déjà le centre de l'univers, elle prend la plus large extension. C'est très loin de ce salut restreint, de cette croix réservée à quelques dévots. La croix nous visite chacun.

Enfin, la croix, c'est Dieu à l'œuvre. La croix, c'est cette espèce de machine du Christ, c'est le Christ qui est à l'œuvre. Et cela, l'Écriture le dit très bien au chapitre deuxième de saint Jean : "Moi, élevé de terre, j'attirerai tous les hommes à moi". La croix a pris la plus large extension pour ramener au centre cet univers entier, au lieu de la mort et de la résurrection. Si la croix est appliquée sur le moindre recoin de l'univers, c'est pour que tout l'univers participe à la grâce de Pâques. A ce moment-là, on saisit bien que la croix n'est pas du tout cette espèce de chose tellement restreinte, tellement restrictive, tellement étroite, mais au contraire, la glorification, l'exaltation de la croix, c'est l'immense pouvoir de la croix sur l'univers entier.

Et enfin, ce qui échappait encore aux jansénistes, car beaucoup de choses leur échappait, c'est que le Christ apparaissait bien seul sur la croix. Et dans l'évangile d'aujourd'hui, on voit comment d'une manière mystérieuse, le Père aussi est présent à la croix en ce qu'Il offre son Fils. Quand le don est total, quand le don du Père au Fils et du Fils au Père est entier, plénier, radical, quand il ne supporte aucune reprise, quand il est absolu, à ce moment-là, le Père des pauvres, l'Esprit Saint, jaillit comme un fou. La croix est révélation de cet amour dont parle l'Écriture, dans le texte de l'évangile que nous avons entendu : "Dieu a tant aimé le monde, qu'il a donné son Fils unique sur la croix", et les jansénistes se trompaient lourdement, parce que la croix est offerte à tout homme, particulièrement à ceux qui sont le plus loin, particulièrement à ceux qui ont besoin de la miséricorde.

 

AMEN